L’Imaginaire de la voyante de Dozulé.
Suite à notre enquête (GRIOT,1993-1998) cette piste demanderait à être approfondie, les entretiens passés ne permettant pas d’explorer le roman familial de la voyante. De plus un certain volontariat est indispensable pour l’exercice d’investigations psychologiques, ce qui n’est pas le cas..
Elle a vécu, dit-elle, une enfance heureuse partageant les loisirs et les jeux des enfants des châtelains à Putot en Auge, dont ses parents étaient les factotums. Mme de V lui reste trés liée et l’on peut se demander si les événements qui lui sont advenus, et son statut de voyante, ne lui ont pas donné de ce point de vue une capacité relationnelle accrue, face à ces familles qu’elle a fréquentées dans son enfance, en tout cas plus qu’elle ne pouvait espérer.
On peut encore noter quelques points de recherche, comme hypothéses à vérifier:
a) plusieurs récits, qu’elle ne confirme pas forcément, insistent sur le fait que son père aurait été atteint de paralysie à l’annonce de son mariage, voire le jour même. La place du père singulièrement absent est donc à interroger.
b) on note aussi les facteurs de reproduction à l’oeuvre dans les rapports intergénérationnels: de même que la mère de MM vit jusqu’à ses derniers jours au sein du foyer M, son fils, aujourd’hui au chômage, habite avec sa mère.
L’interaction parentale demande donc à être questionnée: l’attachement à la mère est facteur déclenchant puisque c’est sur injonction maternelle que MM va accomplir, en 1970, la communion de conversion qui déclenchera ses extases, elle commente en disant « j’étais encore sa petite fille ». Elle n’entretient aucun grief contre ses parents.
La période de sa vie où lui sont venues les visions (ménopause) n’est pas non plus neutre, et les spécialistes s’accordent à penser que des êtres fragilisés physiologiquement et socialement peuvent développer ainsi des séquences de délires hystériques qui s’inscrivent dans une durée plus ou moins longue et disparaître par la suite lorsque la fonction de défense qu’ils remplissaient n’est plus utile au sujet.
Une praticienne du traitement hospitalier des psychoses, Mme J-G, du CHU de Dijon, a attiré notre attention sur le fait que les délires mystiques des psychotiques se produisaient avec une fréquence accrue lors des grands fêtes liturgiques. On se souvient que c’est à l’occcasion des Pâques que tout se déclenche chez MM.
L’état physiologique et psychologique de la voyante à l’époque des visions est aussi parlant: insensibilité à l’entourage, accés de cécité, sortie du temps et de l’espace, l’état modifié de conscience (EMC) est patent et la structure décrite par les témoins proche de la transe.
Mme G a été frappée par « la transfiguration de MM », soeur B parle de métamorphose, « j’avais l’impression, écrivait-elle en 1984, que MM. n’était plus des nôtres, elle ne nous voyait plus, ne nous entendait plus, ... on la sentait vivre ailleurs ».
MM était à l'époque de l'enquête pleine de bon sens, jouissant d’une bonne santé même si elle avouait que l’âge venant elle se sentait « parfois un peu dépressive » depuis quelques temps. Elle ne semblait pas avoir d’antécédents pathologiques personnels ni familiaux, dort trés bien et n’avait jamais pris de tranquillisants ni de psychotropes.
L’imaginaire religieux de la voyante.
MM semble, (si l’on excepte l’hypothése de réécriture du message par l’abbé l’H.) avoir été travaillée par ses réminiscences enfantines.
Issue d’un milieu rural pratiquant, elle n’a pas pu, même si elle s’en défendait, ne pas être imprégnée par les chants et prières collectives de son enfance.
Nous partageons sur ce point les analyses de Guy Eliot O.F.S. (lettre à Mgr Pican le 01 08 1995), qui attire l’attention sur le fait que la plupart des expressions latines utilisées proviennent des litanies des saints, autrefois chantées en procession sur les chemins du Bocage à la Saint Marc, aux Rogations et à la Fête-Dieu. De même les descriptions du Christ et de St Michel empruntent beaucoup à l’iconographie populaire et à la statuaire sulpicienne trés présente dans les églises rurales du bocage. « Il avait les pieds posés comme sur une pierre plate » (10 01 96). Enfin, le linguiste a mis en lumière la différence de registre existant entre le répertoire dont elle devrait disposer du point de vue de son éducation et de son milieu d’origine et le niveau philosophique et théologique du message.
L’imaginaire du groupe.
Le père Eliot a réalisé également un travail trés instructif comparant les messages de Dozulé et les visions de soeur Faustine en 1938. L’analyse qu’il en a faite à partir du témoignage de cette religieuse montre en 15 points la parenté des deux messages presque décalqués de l’un sur l’autre. MM l’admet d’ailleurs posant que « les soeurs devaient être au courant ». Elle reconnaît égalemnt « en avoir entendu parler ». Le groupe est ici émetteur et MM sert de canal de transmission à une injonction collective qui n’est sans doute pas vraiment formulée.
Ceci participe des mécanismes d’influence à l’oeuvre dans le groupe de base, producteur du message et empruntant la voix de MM et qui comprend 3 religieuses de le même congrégation que soeur Faustine.
Ce groupe local est formé à l’époque de l’abbé L’H, des 3 religieuses de l’école, et des paroissiens responsables (Mr et Mme J., Mr et Mme U., Melle S.). Il est donc trés lié à l’institution d’éducation gérée par les soeurs, l’école saint Joseph, et tous en sont responsables à des degrés divers (parents d’élèves, gestion ...). C’est d’ailleurs là que se produiront le plus grand nombre d’apparitions.
L’événement d’abord resté secret sera progressivement partagé sur l’injonction même du message. Tout se passe comme si le message servait à incorporer dans le groupe, les uns après les autres les proches du presbytère: d’abord pour réciter le chapelet, puis pour creuser un bassin etc...A chaque fois c’est l’abbé l’H qui « sert d’intermédiaire » (soeur C).
L’interview d’une autre religieuse, soeur N, le confirme qui insiste sur le caractère fusionnel de ce groupe: « l’abbé prenait tous ses repas, il vivait presque à l’école, c’était pesant pour notre communauté ». Il est de fait le leader incontesté du groupe qui se constitue autour du message, il commence par informer soeur C. puis « quand il y a eu le petit groupe, il avait fait son rapport avec soeur C. il nous rassemblait pour nous expliquer, il nous donnait son idée, il induisait un peu la croyance du groupe. Je ne me sentais pas du tout sûre que c’était vrai, mais les témoins du groupe étaient sûrs d’eux ».
On note d’ailleurs également cette forte implication du leader qui joue à la fois, en termes d’influence[1], sans doute à son insu, sur son statut supérieur de pasteur et sur le message lui-même « dites à l’évêque que la prêtre ne doit pas quitter la paroisse » au moment où les premières révélations sont faites au clergé local environnant. C’est d’ailleurs une constante du « message » que ce feed-back quasi constant des événements liés à la vie quotidienne ou administrative locale sur les contenus du message lui-même.
Ainsi, quand l’abbé l’H. interroge MM sur la description du Christ, elle dit n’avoir pas vu de stigmates, puis après cette question, ils apparaissent « l’apparition d‘aprés, il a ajouté: regardez mes plaies ». Autre exemple, le 19 09 1974, jour où la supérieure des soeurs avait rendez-vous avec l’évêque du lieu, le message annonce un « grand châtiment à ceux qui emploient les chemins de la sagesse et de la réflexion. », injonction liée à la situation.
MM est un merveilleux réceptacle qui retranscrit dans ses restitutions extatiques ce qui flotte dans l’inconscient groupal, ce groupe où « tout est redit après » (interview).
Cependant cet état de grâce groupal ne dure pas, Gérard Cordonnier[2] a fait irruption dans des circonstances assez bien décrites, ce militaire de haut rang, passionné de mystères religieux, va pendant un temps prendre le leadership du groupe local et entreprendre la collecte des message à des fins d’édition. Il aura sa place également dans le « message » dont la portée universelle devient de moins en moins claire avec le fameux « Dites à Gérard » (10 12 1976). Cette apparition sera ensuite reniée par M. comme « ne venant pas de Dieu ». Gérard Cordonnier est d’emblée antipathique à l’abbé l’H. qui nous le décrit péjorativement « un hérétique de bonne foi ». MM elle le trouvait trés sympathique mais l’abbé l’H. lui ordonna de ne plus le voir, elle commentait « ça m’a paru drôle », elle en sera convaincue quand le message lui aura appris que « c’est diabolique ». (interview du 10 01 96), autre exemple du feed-back des situations vécues par le groupe sur les contenus du message lui-même. Pour soeur N., « l’intervention de Gérard C. a été lamentable, ce qui explique où on en est ».
Le « message » mettra ainsi de l’ordre, au fur et à mesure de son évolution en apprenant à MM comment discerner les bonnes apparitions des mauvaises (47ème), et à ne « plus tomber dans l’erreur ».
L’abbé reconquiert ainsi son pouvoir assez absolu sur le groupe, soeur N: « quand on parlait de s’évader ça le mettait en colère, il faisait passer ses idées ».
Un autre témoin direct, Mme H., qui avoue des visions mystiques dans son enfance, renforce également cette cohésion, persuadée qu’elle est de vivre un songe prémonitoire décodé par une voyante qui lui annonce qu’elle serait « dans une affaire dont le monde entier parlera ». (interview du 22 12 93). Elle participe ainsi, à l’époque, par son désir, à la surdétermination du groupe comme elle est aujourd’hui un des porte-paroles de MM.
Un autre membre s’affirme assez vite en dissidence, c’est Dorothée B. hyper active, qui est très proche de MM au départ mais va vite voler de ses propres ailes en organisant le culte quotidien et les pèlerinages, contre l’avis de MM. et de ses proches. C’est elle qui servira de passerelle aux autres organisations maintenant au nombre de 28 dont plusieurs sectes. Elle a acheté un terrain sur la Haute Butte et vend des brochures. Elle a créé sa propre association (l’association catholique de Dozulé), publie ses propres témoignages et dit être missionnée par le confesseur du Saint Père, le père Greco qui l’aurait « convoquée » à Rome. Parlant d’elle, Mme H dit « nous sommes en bisbille, on ne se comprend plus ».
L’abbé l’H. interrogé se centre sur le message et s’emploie à minimiser son propre apport, simplement de médiation, « je me suis mis de côté pour écrire ». Il voue aux gémonies Gérard Cordonnier qu’il décrit comme « un hérétique de bonne foi » C’est lui qui demande à MM de ne plus le voir, au point qu’elle dit que cela lui a paru drôle. Il insiste beaucoup sur les aspects numérologiques du message et sur son catastrophisme.
Un point particulier semble devoir être noté: l’abbé l’H. fait une relation entre le fait que MM aie préparé l’autel pour une cérémonie de mariage dans l’église du lieu et les paroles qu’elle entend « o sorte nupta prospera Magdalena = O Madeleine qu’un sort heureux a fait épouse ».
Ici, on peut s’interroger sur le statut du « couple mystique » que forment à l’évidence MM et l’abbé L’H dans le contexte local. L’époux de MM ne sera mis au courant que bien plus tard. Le groupe qui les entoure et compte au moins une mystique, vise au renforcement plus qu’à la critique, il agit comme sphère protectrice de cette intimité née du message et confortée par chaque apparition. L’interaction contenu du message/groupe est évidente à la lecture.
Le groupe agit comme tiers -médiant dans cette relation d’un genre tout à fait particulier, forcément imaginaire puisque tout passage à l’acte est interdit, qui s’établit entre la voyante et son interprête (inter-prêtre) dés sa communion de « conversion ». Un tel mariage « mystique » ne peut que se vouer à porter des fruits et dans ce sens, les rameaux nés de cette union étaient là programmés dans l’ordre du symbolique. Nombreux sont-ils à leur avoir échappé.
Rien dés lors d’étonnant à ce que le message lui-même, comme production de l’Imaginaire groupal interdise de séparer ce que dans cet imaginaire « Dieu a uni ».
MM n’a pas inventé ces phénomènes, elle ne les pas rêvés non plus, ils sont nés d’une interaction mythique et mystique complexe dont elle est un « segment intermédiaire » (JP Dupuis, linguiste Université d'Angers). Ils aboutissent aujourd’hui, ayant échappé au contexte d’origine, à une mystification des pélerins auxquels ils sont rapportés par des moyens qui restent à examiner en détail.
En résumé, la diffusion du message de Dozulé s’opère à la conjonction:
- d’un imaginaire mythique lié au site de la Haute Butte et à l’action de l’abbé Durand au XIXème siècle,
- d’une situation économico-sociale en destructuration rapide, alimenté par des rumeurs fin de siècle desquelles le phénomène OVNI n’est pas étranger,
- d’un imaginaire radical, celui de la voyante, qui trouve, sans doute, danscette expression née de la transe mystique qu’elle connaît, des compensations personnelles de divers ordres en terme de réalisation de son imago personnelle et sociale et de communion avec l’abbé l’H.,
- d’un imaginaire groupal qui va, agissant par influence et contamination progressive (l’évolution du groupe à son début est significative) et réalise un processus d’autodéfense contre les attteintes de la modernité sociale et ecclésiale,
- d’un imaginaire religieux qui, comme le souligne le père Noël Rath, « ne déparerait pas les écrits de groupes religieux fondamentalistes », d’ailleurs repérables dans les enquêtes de terrain.
Le message de Dozulé, dans ses diverses composantes, vient réaliser une symbolisation actualisante d’angoisses personnelles et collectives sur un fonds culturel surdéterminé.
Pour J.P Dupuis, il brasse « tout un ensemble de savoirs, de cultures et de subcultures, de langues et de codes divers ».
Ces savoirs que se réapproprient à leur manière les témoins s’articulent pour former un texte par lequel s’expriment aussi des sentiments, des désirs, des peurs, des espoirs, ceux d’un seul (MM) ou ceux du groupe, le premier infléchissant et infléchi par les seconds.
[1] Un étudiante de psychologie sociale, Berengère Lerays, a étudié plus spécialement, dans son mémoire de maîtrise soutenu en Juin 1997 à l'UCO, cet aspect des phénomènes dozuléens.
[2] Cordonnier Gérard, 1907-1977, orthodoxe, Polytechnicum, Ministère de l’Air, CNRS, délégué français à l’OECE, agent secret, spécialiste d’optique, préoccupé de métapsychique, d’occultisme et de mystique, collaborateur de la revue Atlantis. Meurt accidentellement (mystérieusement dans l’imaginaire local) en revenant de Lourdes. Ami de Jean Guitton qui l’informe des événement de Dozulé, a, le premier, publié le message de Dozulé, publication qui sera reprise par les « Amis de la Croix Glorieuse de Dozulé ».
