Hommage à Messer François Rabelais.

Utopiens et baiseculs, couillons caustrals et cabaliques, dipsodes et nouveaux mariés, chiquanous, mésomorphistes et bringuenarilles, avaleurs de moulins à vent, nominalistes et éthologistes, andouilles et papefigues, uranopétes et papimanes, logopédes, protonotaires apostoliques et capelins, décrétales et engastrimythes, gastrolâtres et ventripotents, siticines et papegaults, roussins, darwinistes, grippeminauds et autres chats fourrés, nosologistes et prévisionnistes, pontifes et envieux, naturopathes et notables, abstracteurs de Quinte Essence et lanternes, péres paternes et fréres fredons, xénophiles et pantophles, mendésistes et orléanistes, ichtyophages et corybantiers, dialecticiens et libidinophiles, sadomasochistes et mégalotechnopolistes, aïeux septentrionaux et ventretripiers, vaudouïstes et connexionnistes, cousins par la braguette et vestales, hydrographes et catadupes, neurophysiologues et carriéristes, otorhinolaryngologistes et désencraudeurs, oedipodicques et hypenemiens, hédonistes et criminologues, sanctimoniales, druidesses, amygdalites, ondinistes et martinistes, pavloviens et patriciens, parastatiques, et coquecigrues, polyquétologues et sociopsychanalystes, galants, sociolinguistes et cafards, cagots, matagots, putherbes, papelards, fréres gourmandiaux, neuropsychophysiologues, cannibales et gymnastes, tailleboudins et raclandouilles, couillards et racle-navets, sociographes et malthusiens, conformistes et chiliastiques, benêts, vinetteux, cochonniers, gualimafrés, raidelardons, autolardons, douxlardons, mâchelardons, attrapelardons, remplilardons, aiguillelardons, mouchelardons, beaux lardons, neuflardons, aigrelardons, billelardons, guignelardons, péselardons, vesselardons, mirelardons, lardonnets, protorecteurs et grattelardons, joli-vits, et balafrés, pédagogues et présomptueux, projectionnistes et psychologues sociaux, souffle-boyaux et frippeurs lippés, ethnométhodologues, sacabribes et braguibus, gros salauds et gringalets, mythomanes et mythologues, gabaonites, scatophages et bubarins, paillards et paillardes, humevesnes et baiseculs...
vous tous ici présents...BONSOIR.
et excusez-moi, je vous en prie, si j'en ai oublié...
vous êtes venus céans nous rejoindre et êtes là rassemblés puisque comme nous l'enseignait jadis messire François Rabelais "toutes choses se meuvent à leur fins".
Souvenez vous de la quête entreprise par les compagnons de Pantagruel, dans le double but de savoir si Panurge se marierait et s'il ne serait point cocu.
Celle-ci était toute entiére adonnée à la recherche des mots, à la Quête du langage. C'est notre dessein, ici, ce soir que de tenter, à plusieurs voix, pareille aventure, de lever le tabou qui pése sur le langage. Nous allons donc nous adonner sans vergogne au plaisir des mots, entrer dans l'ordre du discours et célébrer, comme il se doit, sans crainte ni retenue, ce hérault du langage que fut notre maître à tous François Rabelais.
Cette aventure à laquelle nous vous convions n'aura sans doute pas l'ambition ni l'effet de celle qui entraîna jadis Pantagruel à couvrir de sa langue toute une armée ce qui permit à Rabelais de découvrir un monde nouveau, le plus beau lieu du monde et à s'apercevoir que la moitié du monde ne sait pas comme l'autre vit.
Nous n'entrerons sans doute pas non plus dans une lutte pareille à celle qui se termine, dans le Pantagruel, au grand dam des bovittes, cagots, escargotz, hypocrites, caffars, frappars botineurs et aultres sectes de gens qui sont déguisées comme masques pour tromper le monde. Il y aurait sans doute fort à faire.
Non, notre propos est plus modeste, et sauf à "faire du néant choses grandes ou à risquer de faire au néant retourner grandes choses", notre ambition sera plus mesurée.
Nous entendons, pour célébrer messer François Rabelais, l'évoquer simplement à plusieurs voix, convoquant ici les diverses disciplines qui sont les nôtres, et ponctuant notre débat de la musique, celle de son époque, celle de ses mots eux mêmes, répandus en pantagruéliques propos, de sa langue jamais égalée, ou encore, en manière de clin d'oeil, par la voix d'un poëte d'aujourd'hui.
Avec nous, pour nous faire mutuellement présent de sa langue, de ses écrits, de tout ce qui le rend immortel et le fait encore vivre parmi nous, non point cocigrues et ballivarneurs en pastés, ni happelourdes ni brinborions, encore moins brededins brededas ou autres tritrepolus, mais gens de bonnes compagnies, sans l'exclusion des gentes dames, dont la nature pourtant si pêcheresse ne laisse, encore et toujours, de nous troubler.
Et, pour ce que "nos docteurs nous disent que la première femme du monde que les Hébreux nommérent Eve aurait eu peu de chances d'être saisie de la tentation de manger du fruit de tout savoir si cela ne lui avait été défendu",et parce que les femmes "appétent ordinairement choses défendues", nous n'avons pas hésité une seule seconde à convoquer parmi nous celles qui nous permettront de pénétrer les secrets du langage les plus inaccessibles, aussi n'entendrons-nous pas, ce soir, hypocritesses ni chattemitesses lesquelles, de même que la Quinte Essence guérissait les maladies par les chansons, font profession d'un verbe terriblement efficace, car pour ce que langue est la pire des choses.
Mais venons en au sujet.
Aprés qu'en haute mer, Pantagruel ait entendu ouïr quantité de gens parlant en l'air jusqu'à entendre mots entiers, provenant de voix diverses d'hommes de femmes d'enfants de chevaux et tant divers, alors que ses compagnons s'en vont apeurés, pressés par Panurge qui les presse d'échapper aux paroles dégelées, Pantagruel les rassemble et leur tient ce discours: "j'ai lu qu'un philosophe nommé Petron pensait qu'il y avait plusieurs mondes se touchant les uns les autres en figure triangulaire équilatérale, en la pâte et centre desquels disait être la manoir de Vérité et le habiter de paroles les idées les plus exemplaires et portraits de toutes choses passées et futures; autour d'icelles être le siécle.
Me souvient qu'Aristoteles disait la doctrine de Platon "parolles être semblables lesquelles en quelque contrée au temps du fort hyver, lorsqu'elles sont proférées, gélent et glacent à la froideur de l'air et ne sont ouies."
Les compagnons de Pantagruel font alors provision de paroles gelées que l'on jette à pleines mains dans l'embarcation: mots de gueules, mots de sinople, mots de sable, mots dorés. On y vit aussi des paroles bien piquantes, des paroles sanglantes, des paroles horrifiques et autres mal plaisantes, mots barbares etc...
Cette moisson n'est pas satisfaisante pour Pantagruel au regard du but de la Quéte: avoir le mot de la Dive Bouteille.
Après bien des aventures, nos compagnons y arriveront et l'on se souvient que celle-ci, qui repose au milieu d'une fontaine, ne leur dit qu'un seul mot: trinch soit Bois.
Car il s'agit bien de boire et non pas d'accueillir les paroles des philosophes prescheurs et docteurs qui vous paissent des belles paroles par les oreilles alors qu'ici, dit Bacbuc, le pontife gardien de la Dive Bouteille: "nous incorporons réellement nos perceptions par la bouche".
On ne dit pas "lisez ce chapitre, voyez cette glose, mais voyez, tastez ce chapitre, avalez cette belle glose".
Rabelais fait ici référence à un chapitre d'Ezechiel où l'on voit le Seigneur lui faire manger un livre. On peut donc être clerc (savant), conclut-il, jusqu'au foie.
Le mot buvez est un oracle qui s'adresse à toutes les nations; de fait, comme rire, boire est le propre de l'homme, boire est ce qui emplit l'âme de tout savoir et de toute philosophie. "En vin, vérité est cachée".
Alors Bacbuc confie trois bouteilles de l'eau fantastique aux compagnons de Pantagruel et leur dit: "allez, amis, en protection de cette sphére intellectuelle de laquelle en tous lieux est le centre et n'a en lieu aucune circonférence que nous appellons Dieu et, vesnus en votre monde, portez témoignage que sous terre sont les grands trésors et choses admirables... de ces trois bouteilles que je vous livre, vous prendrez connaissance. par la raréfaction de l'eau qui y est contenue, interviendra la chaleur des corps, la transmutation des éléments, un air trés salubre sera engendré: vent clair, air flottant et ondoyant".
Aprés avoir pris congé de Bacbuc, les compagons de Panurge s'en iront mener à bien leur chasse à la sagesse, muni d'un viatique: guide de Dieu et Compagnie d'Homme.
On se souvient ainsi que c'est l'apprentissage des maîtres mots qui marque, pour le jeune Mowgli, dans le Livre de la Jungle de Ruydart Kipling, l'accés à la maîtrise des secrets de la Nature.
Les mots sont porteurs d'un secret, et comme l'écrit Jacques Attali dans son roman La Vie Eternelle: "Ce secret, s'il existe, reste trés bien gardé et il n'est jamais transmis qu'aux sages parmi les sages, maître des mots et de la vie".
Etrange et fascinant pouvoir des mots!
"Les mots sont vivants. Pour qu'ils durent, il ne faut pas les négliger, mais les prendre au sérieux, les bien choisir, les cajoler, les entourer d'autres mots. Aucun mot n'est sans importance, ils tuent, ils mentent. Ils meurent, si on les oublie. Il faut les protéger, les respecter pour qu'ils vivent et qu'ils transmettent la parole qu'ils portent. Toute la parole. Là est la seule vie éternelle".
Dans son Essai sur la Mentalité primitive, Lucien Levy-Bruhl avait constaté, chez les primitifs, le fait que "les mots sont un moyen d'agir sur les dieux, sur la nature, tout comme les cris et la Musique... Ce que les mots signifient est déjà réalisé du seul fait qu'on les prononce, en supposant bien entendu, la force magique nécessaire chez la personne qui parle...".
Chez les Druides, nous apprend Christian Guyonwarc'h, il y avait trois sortes de glam dicinn, incantations ou cris, malédictions impromptues et extrémes concernant injure, honte ou faute qui fondaient leur efficacité, tant la puissance de la parole du druide était immense, sur la magie du verbe tout en étant munies d'un appareil rituel aussi chimérique que considérable.
Jacques Attali explique que les hommes ont établi leur civilisation sur le fait que l'esprit pouvait dominer la matiére. Pour eux c'était une façon de survivre. En réalité, ils n'en ont jamais rien fait. Chaque fois qu'une idée a surgi, ils l'ont pervertie, transformée en objet. Ils ont devenus eux-mêmes producteurs et consommateurs d'objets, cannibales ensevelis sous des déluges de mots. A l'inverse les mots qui font la vie, ceux qui vivent, ont affaire aux mythes, sont ambigus, durent beaucoup plus longtemps que les faits. Seuls les romans et la poësie ont droit à la vie étenelle. Faits de mots, ils sont capables d'échapper à l'érosion de la mémoire. Ces mots sont les gardiens, faits de l'argile des lettres, avec laquelle se forment les mythes seuls promis à l'éternité. Les lettres, les mots, les langages, sont les plus vivantes de toutes les créations de l'homme, "c'est en combinant les lettres que donne vie aux choses la vie des mots".
La parole permet communication et savoir. La sagesse est d'abord une maîtrise des mots, disait jean-Charles Payen, il faut élucider les concepts avant de construire des systémes, science qui n'a rien à voir avec l'art de l'euphémisme. Il aimait à citer Jean de Meung qui laissait aux femmes le refus du mot propre et le goût de la périphrase, lorsqu'elles choisissent les détours au lieu de désigner les choses par leur nom, il exposait que la culture confére la maîtrise du langage, mais que cette maîtrise n'est pas d'ordre rhétorique. De l'art du logos tel qu'Aristote en donne les lois, Jean de Meung ne retenait ni l'invention, ni la disposition, ni l'élocution, il ne cherchait pas à mettre en ordre ses arguments ni à orner son écriture, il croyait à une poëtique de l'allégorie, à une façon de s'exprimer permettant une lecture plurielle.
On retrouve là l'ambivalence des mots, d'une part, ils permettent la maîtrise des savoirs, de l'autre, ils sont porteurs, messagers du mythe, ce qui constitue leur pouvoir et leur danger.
On trouve là la même opposition qui apparaissait chez Rabelais entre les paroles gelées, dont la moisson est fort insatisfaisante car profanes et la parole de l'oracle qu'on doit s'incorporer par un mouvement qui passe par l'intérieur de l'être.
Pour le philosophe Michel Foucault, le rapport que nous entretenons au discours est finalement peu différent même s'il est de l'ordre du désir de "ne pas entrer dans l'ordre hasardeux du discours, de faire en sorte qu'il soit autour de soi comme une transparence calme et profonde".
Pour lui, c'est l'institution qui rend les commencements solennels, les entoure d'un cercle d'attention et de silence, leur impose des formes ritualisées. De fait, le discours est dans l'ordre des lois et désir et Institution sont deux répliques à une inquiétude qui porte sur ce qu'est le discours. Car le discours est un danger, il est potentiellemnt subversion.
Aussi, dans toute société, la production du discours est contrôlée par des procédures qui ont pour rôle d'en conjurer les pouvoirs et les dangers.
Cette exclusion porte sur l'interdit, on n'a pas le droit de tout dire, on ne peut pas parler en toutes circonstances ni de n'importe quoi et notamment pas de sexualité, de raison et de folie.
Nous voyons bien que Rabelais n'a jamais fait que celà.
GB, conférence à l'Université Catholique de l 'Ouest. Novembre 1995,
en ouverture à la soirée Rabelais..