Le surnaturel continue à hanter l’imaginaire de l’homme moderne

 

 

     Apparitions de personnages sacrés ou fantastiques, de dames blanches, de génies africains, de sirènes, de vaisseaux fantômes. Le surnaturel est la part mystérieuse de notre humanité confrontée à un monde trop rationnel. Un universitaire angevin étudie ces phénomènes.

 

   Physique de capitaine au long cours, Georges Bertin est à la barre de l’Iforis (Institut de formation et de recherche en intervention sociale), sur le campus universitaire de Belle-Beille à Angers, depuis cinq ans. Socio-anthropologue de formation, il est aussi membre, depuis une vingtaine d’années, de la Société de mythologie française et du Centre de recherche anthropologique sur l’imaginaire. C’est ainsi qu’il a été amené, avec une vingtaine de chercheurs, à se pencher, entre autres, sur les apparitions dans l’Ouest de la France.

 

 Des phénomènes dont on parle souvent avec scepticisme, parce qu’ils ne sont pas explicables par notre seule raison, mais qui ont toujours une signification, quelle que soit leur manifestation. Qu’il s’agisse du Christ, de la Vierge, du Sacré Cœur, des Dames blanches (auto-stoppeuses éphémères mais protectrices), des sirènes, des fantômes ou des vaisseaux du même tonneau, les apparitions ont toujours une signification pour l’anthropologue de l’imaginaire qu’il est.

 

  Elles se manifestent, par exemple, souvent dans des périodes de grande crise spirituelle ou économique : « L’apparition vient dire à la société des choses qu’elle n’a pas tellement envie d’entendre… Elle accomplit une fonction prophétique, comblant un manque social, culturel ou spirituel. A certains moments, des gens se lèvent et se disent visités par le divin, comme si, pour se rééquilibrer, la société avait besoin de faire un retour vers ses mythes fondateurs. Et ce que l’on observe dans les bocages de l’Ouest de la France, on le retrouve chez les Sénégalais de la Casamance, par exemple ».

 

 Par ailleurs, l’apparition ne s’exerce pas n’importe où, rejoignant en cela une croyance celtique très ancienne qui veut que pour accéder au divin, à l’autre monde, il y a des lieux privilégiés. Ce sont des lieux intermédiaires, de transition, de passage : source, fontaine, faille, grotte, rivage, gué, colline, montagne. Des lieux à la frontière de deux mondes : le souterrain et l’aérien, l’aquatique et le terrestre, les ténèbres et la lumière, le bien et le mal, la foi chrétienne et les croyances anciennes “ Un besoin d’imaginaire que la société n’arrive pas à combler ”

 

 Dans un univers voué uniquement, ou presque, au culte de la science, de la rationalité et de la technique, l’homme a besoin de merveilleux. Comme ce ne sont pas les machines qui vont le produire, on va le chercher dans le tréfonds de nos mémoires individuelles — c’est le domaine du fantasme — ou de notre mémoire collective — ce sont les mythes anciens  qui transcendent les siècles. D’où l’engouement toujours vivace du grand public pour l’astrologie, la voyance, la sorcellerie, les fantômes, les apparitions, les pèlerinages.

 

 « Nous avons un besoin inextinguible d’imaginaire que notre société actuelle n’arrive pas à combler, parce qu’elle a évacué tous les aspects mythiques et symboliques de notre culture, au profit d’une technologie froide et rationnelle. D’où la remontée en flèche de l’irrationnel et des phénomènes liés à l’imaginaire. Cette recherche du symbolique témoigne d’un grand manque de spirituel dans notre société. »

 

 Les exemples abondent. La fête d’Halloween en est un : c’est un jour où les morts viennent visiter les vivants, où l’on peut passer facilement d’un univers à un autre, vieux mythe celtique transposé dans notre monde judéo-chrétien. Le succès du « Seigneur des Anneaux » en est un autre : c’est un grand récit mythique de la quête chevaleresque — comme celle de la  Table Ronde ou du Graal — qui parle de notre rapport à l’histoire, à l’Être en devenir, à nos propres fantasmes. Quand Tolkien l’a écrit, c’était la montée du nazisme, toujours la lutte du Bien et du Mal.

 

     L’engouement phénoménal pour « Harry Potter » est du même ordre : là encore c’est un récit qui nous parle de  nous-mêmes, de notre histoire, de notre devenir, de la présence ou de l’absence de divinité, de la question de savoir ce qu’il y a après la mort, du combat entre l’ombre et la lumière. Et il y est question de sorciers, de fantômes et autres apparitions. « Les grands récits légendaires nous renvoient aux mythes fondateurs qui sont à la racine de nos civilisations et nous rendent compte de l’état de nos croyances », dit Georges Bertin. Lequel prévoit une « remontée des apparitions » : dans l’époque de mutations sociales très forte que nous vivons, les fantômes ne devraient pas manquer !

 

                                      Alain DUTASTA

 

                                     Dessin Thierry Jollet.

 

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