La peste émotionnelle chez Wilhelm Reich. 

 

La peste émotionnelle chez Wilhelm Reich.

Extrait de Un imaginaire de la pulsation, lecture de Wilhelm Reich, PU Laval , 2004

 

Reich introduit en 1940 la notion de peste émotionnelle dans une réédition de son ouvrage : " L’analyse caractérielle ". Il lui consacre le dernier chapitre du livre.

Il la définit "  sans nuance péjorative ", écrit-il, " comme une biopathie chronique de l’organisme, conséquence directe de la répression, sur une vaste échelle, de l’amour génital ".

Et poursuit-il, "  elle a pris un caractère épidémique et, au cours des millénaires, aucun peuple n’en a été épargné ".

On voit bien ici Reich passer d’une position concernant les individus faisant l’expérience de la répression dans leur sexualité, à l’échelle sociale (le caractère épidémique) et anthropologique (le temps et les peuples). Nous sommes donc en présence de ce que Louis-Vincent Thomas et Jean-Marie Brohm nommeront plus tard une transversalité.

La peste émotionnelle trouve son origine chez les individus dans ce qu’il nomme " les cuirasses caractérielles ", ou dispositifs inconscients mis en place par les sujets pour neutraliser les difficultés qu’ils éprouvent à assumer, dans l’évolution des conflits, leurs besoins libidinaux face à la peur de la punition . Le Moi y prend sa forme définitive tandis que les restrictions libidinales imposées par la société déterminent des changements qui se manifestés dans des positions personnelles et sociales rigides déterminant un monde de réactions immuables et automatiques, comme si la personnalité se revêtait d’une cuirasse, d’un blindage rigide capable d’absorber les coups portés contre elle par le monde extérieur et intérieur. L’étendue de la cuirasse détermine ainsi la capacité de l’individu à équilibrer son économie énergétique. Et la vie cuirassée domine la vie sociale et se manifeste en son cœur par divers traits décrits par Reich :

Ces processus individuels sont ainsi à la racine collective de la peste émotionnelle.

Et d’en énoncer aussitôt les conséquences : elle se manifeste sur le plan social par une économie sexuelle primitive déterminant les catégories sociales de la famille autoritaire, de l’idéologie tribale et de la transformation patriarcale comme sur le plan individuel par les maladies du cancer ou de la schizophrénie.

L’Etat absolutiste utilise en effet l’idéologie " familialiste " qui est la courroie de transmission la plus importante entre les exigences de la dictature et les lieux de la formation de la structure tel le fascisme bâti sur la fondation solide d’une idéologie familiale rigide incompatible avec les manifestations du sens de la vie (on se souvient de la boutade d’un leader français de l’extrême droite : "  j’aime mieux mes enfants que mes frères, mes frères que mes cousins etc.. ". Elle s’établit sur l’idée que la répression sexuelle créée la base psychologique d’une certaine culture, à savoir la culture patriarcale, sous ses diverses formes. Les idéologies cléricales, fascistes et réactionnaires sont essentiellement des réactions de défense et produites par les réglementations morales.

Hitler est ainsi celui qui a poussé à son apogée la répression de la vie par le patriarcat et si jusqu’à lui, les gens n’avaient fait que tolérer passivement la tyrannie, après lui, en proie à la contagion de la peste émotionnelle régissant leurs actes, ils se sont fait les supports de la tyrannie à l’encontre de leurs propres intérêts.

C’es de cett période de la montée du fascisme en Autriche et en Allemagne que Reich date sa propre découverte jusque là ignorée de l’importance de l’irrationnel (nous dirions aujourd’hui de l’imaginaire social) dans le processus social.

Et de déplorer que Sigmund Freud, son maître en psychanalyse, après les répressions policières de 1927 en Autriche qui se soldèrent par l’impuissance des organisations ouvrières comme du gouvernement démocratiquement élu à faire face au fascisme, ne comprenne absolument pas les enjeux de ces événements considérant les manifestations populaires comme une véritable catastrophe. Les travailleurs eux-mêmes ne manifestèrent aucune volonté de donner au mouvement une signification sociale.

Et Reich de nous prévenir (écrit étrangement prophétique quand nous le relisons en 2003 !) : " même après la victoire militaire remportée sur le fascisme allemand, la structure humaine fasciste continuera à exister en Allemagne, en Russie, en Amérique et partout ailleurs. Elle continuera à prospérer de façon souterraine, se cherchera de nouvelles formes d’organisation politique et conduira inévitablement à une nouvelle catastrophe car … le savoir et la technique ne permettent pas encore d’entraîner un changement assez rapide dans la structure émotionnelle de l’homme ".

Car, la peste émotionnelle prend de temps à autre un caractère pandémique et se manifeste par des flambées gigantesques de sadisme et de criminalité et de citer : l’inquisition, les fascismes bruns ou rouges comme lieux de son expérience.

En temps ordinaire, il suffit, dit-il, d’en supprimer les causes, les troubles de la vie amoureuse, pour que la maladie disparaisse.

Sur le plan social, il ne sert à rien de mobiliser la Police, elle ne fera qu’augmenter le mal. Mais, prévient-il, dés que l’on touche à ses causes, on provoque des crises d’angoisse ou de colère car elle est fortement rationalisée et entretenue par des pulsions secondaires. Car le motif réel est toujours caché par un motif apparent.

Reich nous propose alors une véritable sociothérapie fondée sur la reconnaissance de cette maladie émotionnelle à haut degré de contagiosité. Elle passe d’abord par une identification précise du phénomène .

Le pestiféré ascétique justifie sa débilité sexuelle par des exigences morales et l’individu pestiféré se distingue du bien portant par le fait que ses maximes ne s’adressent pas à lui-même mais, en premier lieu, et surtout à son environnement.

Si le bien portant aime discuter de ses motifs, le pestiféré se met en colère quand on les évoque. Et, pour Reich, nul individu ne peut être exempt des dispositions à la peste émotionnelle . Il en décrit donc les domaines où elle sévit :

Le parallèle est dés lors aisé entre la peste émotionnelle et les maux sociaux contre lesquels les mouvements de libération ont toujours lutté .

Il en cite quelques exemples sur lesquels notre 21ème siècle débutant ne semble pas avoir de prises quand il évoque par exemple tel individu parvenu à un haut degré de la hiérarchie universitaire non en raison du mérite de ses travaux scientifiques ou de ses diplômes mais du fait de ses intrigues, de ses machinations. Nous pourrions nous même en citer plusieurs exemples vécus dans plusieurs institutions et non des moindres alors que d’authentiques savants sont tenus dans la pénurie et l’indifférence généralisée. Nil novi sub sole de ce point de vue et l’on renverrait également volontiers par exemple du côté de cette catégorie et dans le même temps à la lecture des événements récents le mysticisme destructif des Fous d’Allah comme l’idéologie belliciste et impérialiste de l’administration américaine ou encore les activités antisociales et criminelles des réseaux mafieux, parfois étatiques, en de nombreux points du globe.

Face aux défis jetés aux démocraties par la société en réseaux, pour prendre un point de vue plus large, le sociologue Manuel Castells décrit des Etats complètement dépassés par les organisations tentaculaires de la Nouvelle Economie . leur irresponsabilité nous prépare sans doute de nouvelles formes de fascisme, quand la traduction des principes sur lesquels nous fondons notre être ensemble (démocratie, liberté, égalité fraternité, respect des droits de l’homme et du citoyen) " et un vaste champ de ruines et qu’un pourcentage de plus en plus élevé de nos concitoyens s’attendent à ne plus les voir appliqués " et d’analyser, avec force de détails et d’exemples, la mondialisation du crime organisé : " ces vingt dernières années, les organisations criminelles ont multiplié les opérations transnationales en s’appuyant sur la mondialisation de l’économie et sur les nouvelles technologies de la communication et de l’information "

On le voit c’est toute la société qui est manifestement gangrenée, à l’échelle mondiale, par la peste émotionnelle.

Récemment, Cornélius Castoriadis se livrait à de semblables analyses lorsque décrivant les sociétés de capitalisme libéral, il montrait ce qu’elles présentent au reste du monde : " une image repoussoir, celle de sociétés où règne un vide total de significations. La seule valeur y est l’argent, la notoriété médiatique ou le pouvoir, au sens le plus vulgaire et le plus dérisoire du terme. Les communautés y sont détruites, la solidarité est réduite à des dispositions administratives ".

On le voit, du système fasciste que Reich voyait poindre à son époque au système néo-libéral qui est le nôtre et se généralise très rapidement, l’analyse décèle, quand elle utilise cette catégorie de peste émotionnelle, plus une différence de degré qu’une différence de nature.

Voici pour la description du phénomène et ses conséquences observables.

En ce qui concerne ses manifestations, Reich se livre alors à une étude comparative de trois types psychosociologiques envisagés dans les domaines de la pensée, de l’action et de la sexualité. Il s’agit des types ou caractères " génital ", " névrotique " et " pestiféré ". Leur comparaison permet de mettre en évidence les processus de comportement du " pestiféré ".

Le premier, le génital, présenté comme le plus sociable et équilibré psychologiquement, juge en fonction de processus mentaux guidés par la rationalité, il est accessible aux arguments réels, connaît une harmonie profonde entre motivation, but et action. Sa vie sexuelle est essentiellement déterminée par les lois naturelles et fondamentales de l’énergie biologique. Il considère le travail comme aboutissement d’un processus créateur et ne songe pas à interférer avec son déroulement normal. Reléguant ses intérêts personnels au second plan dans les conflits interpersonnels, il est capable de dialogue et de remise en question.

Le second, le névrotique, tente également d’orienter sa pensée en fonction de données et de processus objectifs mais comme sa pensée est également soumise aux pressions de la stase sexuelle, elle se conforme aussi et simultanément à la nécessité d’éviter le déplaisir en pratiquant l’art de l’esquive. Il a généralement refoulé son irrationalité et s’il a conscience de l’inhibition de ses fonctions vitales, c’est sans jalouser les individus bien portants. Il ne s’oppose pas au progrès. Il vit dans la résignation sexuelle ou s’adonne en secret à quelque pratique perverse, son impuissance orgastique s’accompagnant d’une nostalgie continuelle du bonheur de l’amour. Confronté aux problèmes sexuels, sa réaction est plutôt dictée par l’angoisse que par la haine, sa cuirasse visant sa propre sexualité que celle des autres. Il est plus ou moins inhibé dans son aptitude au travail et n’y trouve aucun plaisir, ignorant l’enthousiasme. Il est soumis d’abord à l’opinion d’autrui.

Le troisième, le pestiféré, se distingue du névrotique par une activité sociale plus ou moins destructive, sa pensée étant déterminée essentiellement par des concepts irrationnels. Il a toujours des conclusions toutes prêtes, étant inaccessible à l’altération, et ne vise dans ses jugements qu’à rationaliser des conclusions irrationnelles préexistantes ou " préjugés ". L’immobilisme et l’attachement à la tradition sont ses références constantes. Intolérant, il ne supporte aucune idée capable de balayer ses préjugés. Le vrai motif de son action n’est jamais celui qu’il indique mais il croit sérieusement aux buts qu’il s’assigne, agissant sous l’effet d’une compulsion structurelle, sous la contrainte de son mal. Il déteste et combat tout ce qui vient le contrarier. Sa sexualité est toujours sadique et pornographique caractérisée par la présence simultanée de lascivité sexuelle et de prétentions morales sadiques. Il développe une haine farouche de tout ce qui peut susciter des idées orgastiques. D’où son intolérance à l’égard de tout ce qui est amour naturel et sa grande capacité à mettre au point, avec satisfaction pour lui, un système élaboré de délation et de diffamation. Il déteste le travail et se tourne avec prédilection vers l’idéologie mystique ou politicienne. N’achevant jamais rien, il est incapable d’un travail organique et progressif. Victime d’une éducation autoritaire et obsessionnelle, il s’insurge contre elle, mais sa révolte n’a aucun objectif social rationnel. Il méprise ses partenaires, le motif de ses relations interpersonnelles étant le désir de les abattre en utilisant de préférence la diffamation sexuelle, la calomnie à des fins sadiques, attribuant sa propre lubricité à ses victimes.

Pour Reich la peste émotionnelle cause de grands ravages. Elle peut se manifester dans des entreprises pourtant gérées par des gens honnête et sincères que des personnes atteintes de la peste émotionnelle ont souvent réussi à écraser. Elle est encore présente dans l’opinion publique où leur irrationalisme trouve de larges échos. Ce qui permet de comprendre, par exemple, que le fondamentalisme, la dictature ou les amourettes de tel puissant de ce monde aient des conséquences invraisemblables sur des millions d’êtres humains. La peste émotionnelle est à la source de l’énorme absurdité sociale qui nous gouverne, quand l’amour, le travail, la connaissance sont ramenées à des proportions minuscules, quand la vie publique est " extérieurement asexuée et intérieurement pornographique ".

La cause pour Reich en est évidente, le blocage du flux d’énergie biologique, sexuelle chez la plupart des gens.

La lutte contre les atteintes sociales de la peste émotionnelle passe pour Reich par :

On aura compris que, pour Reich, le refoulement sexuel consolide toute forme de domination autoritaire. Cependant, il observe qu’il prépare aussi les caractéristiques de la rebellion tandis que les puissances autoritaires renforcent pendant les périodes de crise leur pression sur les masses et leur sexualité. Etde citer, au même niveau, l’action brutale de l’Etat tchécoslovaque en Mai 1931 contre les associations d’éclaireurs auxquels on avait interdit de s’installer sous les mêmes tentes sans certificat de mariage et l’encyclique du pape sur le mariage chrétien en 1930. La répression sexuelle sociale sape ses propres fondements et Reich de citer comme expression directe de la crise sexuelle la délinquance de la jeunesse. Il prédit alors pour le vingtième siècle une phase importante de bouleversements sociaux liés au désir des peuples à faire valoir leur droit à une vie heureuse. La révolution sexuelle progresse estime-t-il, aucune puissance du monde n’arrêtera sa course.

Là encore, Reich qui analyse les situations sociales avec les données de son époque, était loin d’imaginer, une guerre mondiale plus tard, le mouvement social de libération de la jeunesse, né sur les campus américains dans les années soixante et dont le sommet paroxystique furent, en France, les événements de Mai 1968. Libération certaine mais, dirons nous, de courte durée à l’échelle sociale.

La répression a pris aujourd’hui d’autres formes, plus larvées, moins frontales mais tout aussi efficaces en noyant les systèmes de répression dans le flot d’images saturantes de la Société du Spectacle et dans la montée de l’insignifiance sur fond de juridicisation de la société.

On sourit encore, de ce côté-ci de l’Atlantique, en entendant les récits d’universitaires américains désormais incapables de recevoir leurs propres étudiants de l’autre sexe sans témoin de moralité, ou les hallucinants engagements écrits, signés chaque week end par les jeunes américains et touchant à la prédiction détaillée de leur comportement sexuel lorsqu’ils veulent " sortir " avec leur petite amie pour une soirée. Là encore les analyses de Reich touchant à la peste émotionnelle sont toujours d’actualité quand "des individus sont capables de vêtir l’humanité toute entière d’une camisole du même modèle que la leur, parce qu’ils sont incapables de tolérer la sexualité naturelle chez les autres ".

Certes, cette répression est aujourd’hui, au moins extérieurement, moins étatique, moins le fait visible des appareils centraux des pouvoirs institués, elle n’en emprunte pas moins des voies tout aussi efficaces : publicité, insignifiance administrée à hautes doses des shows audio visuels, " machinerie sportive ".

Le professeur Jean Marie Brohm dénonce avec raison, tout au long de son œuvre, l’abrutissement médiatique du spectacle sportif quand " la paix des stades succède, écrit-il, à la paix des cimetières et que les clameurs vociférantes des supporters couvrent fréquemment les cris des suppliciés " … quand " la fête populaire est celle des meutes sportives déchaînées dans l’extase chauvine, la xénophobie, la haine de l’adversaire ".

Ses positions s’inscrivent, on le voit , dans le droit fil de la pensée reichienne et la peste émotionnelle sévit toujours au cœur du social.

Le sport, conclut-il est, en définitive, un opium du peuple, un univers d’évasion onirique, un instrument de diversion sociale, un exutoire politique qui renforce l’aliénation culturelle et idéologique de la population. Il combine à la fois la dépendance libidinale, la toxicomanie somatique et l’addiction mentale qui ont partout et toujours le même résultat réactionnaire : la chloroformisation des esprits, la narcotisation de la conscience critique, la dépendance à l’égard de systèmes d’oppression. "

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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