Du Requiem… à Lelian,
regards croisés sur l'oeuvre de Michel Vital Le Bossé.
"Le souffle se retourne sur lui-même pour créer la Lumière",
écrit Michel Vital Le Bossé en ouvrant son dernier roman :
Lelian ou la passion de la musique.
Œuvre entièrement marquée par le souffle que celle de cet auteur,
le souffle que provoquent essentiellement deux grands vents
convergeant souvent en tourbillon:
- vent de la musique, celle des vers, de la tragédie, ou de
l'écriture romanesque, musique dont il faut chercher
l'inspiration au creux de la vie, de sa vie,
- vent d'une recherche transversale, forgée dans les conflits
culturels et politiques du temps, aux confins des imaginaires,
le social et le radical, dans les données ésotériques
d'une oeuvre parfois hermétique, parce que refusant
de se livrer aux sirènes qui jalonnent les rives du fleuve
des marchés aux lettres, ou encore d'une psychanalyse surréaliste
plus Bachelardienne que Freudienne, jamais surdéterminée.
Du côté de l'inspiration poétique, voici près de trente ans
maintenant que Michel Vital Le Bossé, abonné des anthologies
poétiques, produisait ce recueil de poésie difficile et exigeant q
ui devait lui valoir un prix national:
"Requiem pour les vivants ou les joies de leur abîme" chez Corlet.
Poésie passion, pour en reprendre le sous titre,
quand l'auteur nous plongeait
"au creux de la fontaine close, celle où rôdent nos désirs".
Et de cette fontaine commençait déjà de couler
en flots ininterrompus formant bientôt une marée de feu:
travaux tragiques, avec un "Raspoutine" encore inédit,
ou encore "Les Noces de Jean Bu" créé à Caen par Jean Pierre Dupuy et sa troupe,
pièce normande fondée sur les riches souvenirs d'une enfance paysanne…,
et, de nouveau, de nombreuses poésies, des romans,
Nemrod, roman autobiographique inspirés des voyages orientaux de l'auteur entre caravansérails et mosquées,
et aux limites de l'ivresse,
Lelian ou la Passion de la Musique,
véritable catharsis orientalisante dans l'anamnèse des retours
sur ce qui fait la tragédie personnelle de l'auteur,
cortège luxuriant et baroque de personnages venus du tréfonds des âges monastiques ou des lupanars afghans.
Et cette veine poétique et romanesque au crédit de laquelle
il faut aussi porter plusieurs nouvelles,
telle ces "Mystères du Château d'Aguilar"
fiction graalique saluée par la critique
quez nous avons eu le plaisir de publier naguère, avec d'autres textes du même,
dans la défunte Orne Littéraire, que nous avions créée avec lui, Michel Bruguière et Jean-Charles Payen.
C'est là que l'on discerne également les transversalités
qui forment la clef de lecture des essais de l'auteur,
en ses "Voyages au pays d'albâtre".
De "La Bove des Chevaliers de Neuville sur Touques" (Corlet, 1982)
à Ego Hugo poète et visionnaire (Neustrie 1987)"
"Arséne Lupin contre Cagliostro (Neustrie 1986)" et al,
nous ne sommes pas seulement sur la piste des Templiers en Normandie,
mais encore sur celle des secrets, de l'initiation,
de choses cachées depuis des lustres et dont l'auteur lève quelque coins du voile,
sans toutefois profaner choses si saintes,
d'où encore son intérêt pour les travaux graaliques
qui lui valent d'être aujourd'hui le président du CENA,
association arthurienne et bansardienne d'anthropologie normande fondée en 1973.
Michel Vital Le Bossé laisse encore sa trace
dans de nombreux écrits au fil des colloques qui, de Cerisi
à Bagnoles de l'Orne ou à Angers, lui donnent l'occasion de préciser,
en creusant son sillon, des positions que l'on ne peut qualifier sur la base des préjugés
de ceux que Michel Maffesoli appelle "les notaires du savoir"
tant son érudition sait se faire provocation instituante.
Il s'agit ici d'une aventure humaine, philosophique et sociale
entée sur une épistémologie de plein vent, et pour la partager
depuis tantôt 23 ans, nous ne pouvons témoigner que d'une luxuriance
qui lui est reconnue tant par un Antoine Faivre, dont Michel Vital Le Bossé
est un des collaborateurs assidus à l'Ecole des Hautes Etudes que par Michel Pastoureau
comme elle l'était de son vivant par notre regretté Jean Charles Payen,
autant de maîtres qui jalonnent les travaux de Michel Vital Le Bossé
sans qu'il leur aie jamais sacrifié une belle indépendance d'esprit.
Tous ces écrits témoignent à l'envie d'une réelle érudition
philosophique et littéraire, dans des va et vient sans cesse
réactualisés avec ses enfances normandes et vendéennes
pour les liens du sang, chrétiennes et même alchimiques
quant à ses centres d 'intérêt.
On s'en rend compte, pour ne citer qu'un exemple en consultant
aux éditions l'Age d'Homme, le N° XX de la revue Mélusine consacrée au surréalisme
en 2000 sur la base d'un Colloque de Cerisy, dans un article consacré au merveilleux spirite
dans ses relations avec l'expérience surréaliste, quand Michel Vital Le Bossé
écrit: "ennemi de l'académisme, le surréalisme s'insurge contre les conceptions traditionnelles de l'art,
côtoie la parapsychologie, après avoir rencontré la pensée scientifique…"
Nous parlant là de Breton, Le Bossé nous parle aussi de lui-même
et l'on sait que sa contribution majeure
fut une thèse de doctorat consacrée à la Sociologie de l'Esotérisme soutenue à Caen,
il en a repris 25 ans après un des motifs majeurs dans la section celte
que nous avons dirigée du Dictionnaire critique de l'ésotérisme
paru aux Presses Universitaires de France en 1998.
C'est encore cette veine qui le conduisait en 1985,
à Tessé La Madeleine à accepter de diriger
un colloque sur la Sorcellerie, publié dans l'Orne Littéraire,
ou encore à participer aux côtés de Jean Marie Brohm
au Colloque sur Les Possessions publié aux Nouvelles Etudes Anthropologiques (Galaxie anthropologique N°s 2 à 5),
fidèle en cela aux consignes d'un Louis Vincent Thomas
nous invitant à penser aux zones frontières de toutes expériences humaines.
C'est encore cette veine qui l'encourage
à poursuivre avec nous l'aventure d'Herméneutiques Sociales
que nous avons fondée ensemble avec Jean Ferreux.
On se souvient qu'au fil des numéros parus, après une longue méditation poétique et critique sur le Temps,
Michel Vital Le Bossé s'est attaché à explorer les figures féminines chez Chrétien de Troyes,
ou encore à nous apprendre à lire, dans certains mouvements douteux,
les résurgences de la pensée d'une Extrême Droite qu'il combat..
Nous touchons là entrecroisée aux précédentes une pistes
qui permettent la lecture d'une œuvre luxuriante,
et l'on sait que l'humaniste ne le cède en rien à l'écrivain
puisque Michel Vital Le Bossé a été aussi président régional
de la Ligue des Droits de l'Homme
ou de la section caennaise de la LICRA.
Traquant la barbarie partout où elle se trouve,
dans une approche à la fois hégélienne et nietzschéenne,
il ne cesse de pourfendre et de débusquer la Peur d'un Autre q
u'il reconnaît comme son frère, contre tous ceux
qui ont "passé un pacte avec le diable pour asservir
des sujets frappés d'illettrisme ou de superstition "(Lelian , p.182).
Le Bossé, qui travaille actuellement à un Don Juan baroque
et à une oeuvre romanesque "Les paladins du Graal",
où se confronteront à nouveau moines et chevaliers,
ne peut être saisi, on le voit à l'aune d'aucune grille de lecture,
fut elle des plus savantes.
Voyageur drapé, comme Lélian, dans son rêve d'éternité,
"il s'aventure inéluctablement, les mains au fond des poches
sur les sentiers de la voie lactée".
Et c'est sans doute là que l'on peut apercevoir son chemin,
une quête traversée par Force, Sagesse et Beauté, car, écrit-il (HS N° 1 p32):
"Désormais je ne suis d'aucune époque,
les pas sur le gravier traversent ma mémoire,
et les sommets d'antan
se penchent tendrement vers mon visage
sous le gibet des nimbes".
Georges Bertin. 24 11 01.
Œuvre, principalement publiée
aux éditions Charles Corlet, Condé sur Noireau,
A Teraédre éditions, Paris.
Aux éditions de Neustrie,
In Herméneutiques Sociales.
Aux éditions Bruits de Page.
1999.