Pour relire Michel Maffesoli. 


 Pour relire Michel Maffesoli.

 

Le temps des tribus,

 

le déclin de l'individualisme

 

dans les sociétés de masse.

 

Paris Méridiens Klincksieck, 1988. 

 


" Comprendre, n'est-ce pas partir élan contre élan? " Bernard Noël.

Le Temps des Tribus fait partie des livres que j'aime à reprendre, retrouver, redécouvrir tant vingt cinq années de travail sur le terrain social et culturel n'ont fait pour moi qu'en vérifier les synthèses.

Il appartient à un groupe de livres qui ne quitte guère avec les Structures ... de Gilbert Durand (1969) et Education et Politique de Jacques Ardoino (1977), ouvrages auxquels nous ramène sans cesse nos préoccupations, l'effervescence même de la vie sociale laquelle résiste toujours aux systèmes définissant a priori ce que la doxa courante nous enseigne à penser, faisant pièce aux rationalisations les plus étayées..

Pour Maffesoli, la société est rien moins que mue par des principes universels abstraits qui servent surtout à catégoriser, non pas tant les faits sociaux eux-mêmes qui leur échappent -leurs filets étant impropres à les saisir- mais ceux qui les fabriquent et que l'auteur appelle les notaires du savoir.

Il rejoint là un Marcel Mauss estimant que les distinctions entretenues entre les disciplines universitaires avaient surtout pour but d'attribuer les chaires en faculté .

Plus curieusement, on pourrait même trouver là d'étranges accointances avec un Bourdieu estimant dans Réponses (1992), que "le mode de pensée relationnel est la marque distinctive de la science moderne". Il est vrai que Bourdieu faisait référence à Ernst Cassirer dont on connaît l'influence sur les travaux du courant de la socio-anthropologie de l'Imaginaire.

Pour en revenir à Maffesoli, le Temps des Tribus, écrit en 1988, n'a pas pris une ride à cela prêt -et c'est l'occasion d'en mesurer les effets et la rapidité - que nombre des exemples qu'il prend dans le domaine technologique ont été depuis surmultipliés dans leurs effets par le développement technologique et rendent ses analyses d'autant plus actuelles.

Cet ouvrage pour le praticien-chercheur présente un triple intérêt:

1) le premier, c'est bien le moins est sociologique. Ceci constitue d'ailleurs la matière principale de l'oeuvre (chapitres 1 à 6) dans laquelle sont décrites des situations sociales et socio culturelles qu'il a d'ailleurs reprises et prolongées dans ses ouvrages plus récents, (cf la remarquable distinction opératoire qu'il introduit entre Tragique et Dramatique dan son dernier ouvrage "l'Instant Eternel".

Citons trois formes figures développées là:

*La Coutume se trouve ici réhabilitée (chapitre 1) comme déterminant de la vie sociale, participant à cette centralité souterraine quiest à la racine même de la puissance sociale. Michel Maffesoli la définit ainsi (p.36): " l'ensemble des usages communs qui permet qu'un ensemble social se reconnaisse pour ce qu'il est", soit "le non dit, le résidu qui fonde l'être ensemble". 

Dépassant les notions dont il rappelle l'origine de l'habitus et de la socialisation, MM nous décrit la coutume comme un va et vient entre stéréotypes, coutumes vécues au jour le jour et mythes fondateurs. Ceci l'amène à préciser la parenté qu'il établit entre proxémie et solidarité, comme "principe d'allonomie qui repose sur l'accommodation, l'ajustement, l'articulation organique à l'altérité sociale et naturelle".

*l'intellectuel est ici examiné dans ses rapports au peuple.

Rappelant que le peuple échappe au fantasme du chiffre, de la mesure et du concept en se préoccupant exclusivement de la matérialité de la vie,de tout ce qui produit, MM nous montre les difficultés qu'éprouvent les intellectuels à l'approcher, pris qu'ils sont dans des processus d'abstraction, si ce n'est de méfiance pour tout ce qui est de l'ordre, de l'hétérogène et de la complexité, lesquelles inquiètent les gestionnaires du pouvoir, répugne aux gestionnaires du savoir (p76). Pour eux le social est toujours ramené à l'Etat et le populaire ne peut être conçu que péjorativement par l'intelelctuel jaugeant toute choses à l'aune du pro-jet.

De là son intention de promouvoir une démarche sociologique compréhensive nous engageant à inverser notre regard, à considérer "l'Autre Chose" comme mixte contradictoriel en partant du local, du territoire, de la proxémie.

L'intellectuel en cette recherche de sens est protagoniste et observateur d'une connaissance ordinaire, la perspective mystico-religieuse relativisant l'investissement politique.

D'où encore, son attention à "la mystique comme conservatoire populaire où se réfèrent et se confortent une expérience et un imaginaire collectifs dont la synergie forme ces ensembles symboliques qui sont à la base de toute vie sociétale" (p.79).

* le tribal et ses réseaux. C'est la principale pierre d'angle de l'édifice maffesolien que cette réflexion d'une lucidité jamais démentie par les faits depuis 15 ans.

Observant le refoulement des modèles communautaires par le bourgeoisisme triomphant dans l'Université et ailleurs, MM distinguant avec finesse deux formes de tribalisme (par agrégation et par transversalité), rapporte ces phénomènes à l'effet de massification.

Le tribalisme repose sur une socialité élective intégrant la personne et non l'individu et sur l'imaginaire collectif. Il conjugue la dynamique des groupes restreints et le statique communautaire et imprègne nos modes de vie, déterminant de nouvelles règles de solidarité, revivifiant la société dans son efficacité symbolique. 
Il détermine de nouvelles formes sociales : le réseau et le réseau des réseaux confortées par de nouveaux rituels d'appartenance et les nouvelles technologies.

Il se fonde sur une rationalité propre symbolique, affectuelle, intensive, et proxémique.
Il s'établit sur le génie des lieux, l'inscription spatiale garantissant à chacun la possibilité de lutter contre l'angoisse collective. Il aboutit à une socialité de type mystique servie par une pensée de la place publique, "quand l'universel abstrait laisse la place au concret" (p.174).

2) le second intérêt de ce livre fondateur repose sur l'épistémologie mise en oeuvre par l'auteur.

Opposant un savoir capitalisé et gestionnaire ressourcé dans le mimétisme intellectuel et auto légitimatoire, ne procédant que par séparation, découpage conceptuel normatif et classification à une culture du quotidien mettant l'accent sur les rituels de la vie banale, la duplicité et le jeu des apparences, la sensiblité collective, MM en vient à proposer une sociologie fondée sur une expérience holistique de l'expérience sociale, soit "une sociologie vagabonde qui ne soit pas sans objet" (p. 13).

Face à la conception moderniste et historiciste des sciences sociales , la perspective vitaliste tend à rendre compte de cette vie quasi animale qui parcourt en profondeur les diverses manifestations de la socialité, structure complexe et organique, à distinguer du social, cadre mécanique des organisations économico politiques. La socialité met en jeu des personnes (personae), et leurs rôles divers et polymorphes et les tribus affectuelles se démarquent là de l'organisation.

Tandis que nous observons partout la saturation des phénomènes d'abstraction, des valeurs surplombantes, des grandes machineries idéologiques, lesquelles produisent la froideur déshumanisante des métropoles homogènes, tandis que s'effondre le lien physiologique entre peuples et gouvernants, s'exprime en vagues de plus en plus déferlantes le divin social, par accentuation des valeurs particulières.

La perdurance du lien social y recrée des espaces de socialité que MM appelle villages dans la ville et qui sont marqués par la chaleur des rassemblements, le partage des sentiments dans des sociétés vouées à l'hétérogénisation et dont le désengagement politique et syndical sont les marqueurs.

Et d'insister (rejoignant ici nos propres travaux sur la fête locale, les lieux d'apparitions, les pélerinages) sur la spécificité des cultures et religions populaires comme épicurismes de la vie quotidienne. Déjà Durkheim avait montré que la religion est le plus primitif des phénomènes sociaux.

Ces distinctions déterminent bien une posture particulière (sans doute la seule tenable) dans la lecture du lien social. La reconnaissance de la personne (et l'on songe au personnalisme communautaire de Mounier) en ces diverses figures, nous oblige à identifier en nous et dans nos groupes humains une quantité de personnes. 
La logique vitaliste vient ici rencontrer celle du devoir-être et le conceptde transcendance immanente détermine une pensée personnelle -celle qui suit la pente d'une pensée collective- soit l'identification de la mémoire collective, à la fois habitus et esprit de corps.

3) le troisième enseignement que nous en retirons est celui de permettre d'élaborer une véritable méthodologie de l'intervention sociale car la vérité est relative, tributaire des situations sociales elles-mêmes.

Et nous sommes bien ici en présence d'une processus herméneutique, compréhensif, préférant "les mini-concepts aux certitudes les mieux établies", mettant l'accent sur le système des conjonctions en restant "au plus près de la marche cahotante quiest le propre de toute vie sociale, 
dans cet effort pour saisir notre objet, celui d'une centralité souterraine".
Et ceci rend justice pour le coup d'une critique infondée qui, manque de lecture ou de références?, voit parfois dans ce courant clôture et enfermement paradigmatique alors qu'il s'agit d'une pensée vagabonde, nomade, d'un éloge permanent de la raison sensible qui ne vise qu'à se défier des certitudes rationalisantes et detout esprit de clôture comme de la fameuse coupure épistémologique,
cette tarte à la crème des sociologues d'amphi.
les praticiens du social ne s'y trompent pas et nous proposons reprenant les notations de MM, une grille de lecture ouverte qui nous paraît pouvoir fournir des éléments de repérage sur divers systèmes de communication sociale, du proche au lointain.

1 ) fondation:
1-1 moment de fondation: famille, communauté?
1-1 2 mythe fondateur: images archétypes, héros éponymes, figures tutélaires
1-3 valeurs: valeurs émergeantes, valeurs alternatives

2) localisation:

2-1 lieu de sociation: inscription locale, territoire, lieux conviviaux, rassemblements primaires, milieu donné.

3) socialité: être ensemble dans ses modalités sensibles.

3-1 personnes: sensibilité commune, centre d'intérêt, centres de nécessité
3-2 groupes /reliance: atmosphère, aura, mécanismes de solidarité, entraide, esprit de corps, goupes secondaires
3-3 culture: savoirs, rituels, protocoles, medias.

Ces repérages, visent à faire émerger une sociologie du quotidien, soit "la duplicité, agent double de toute situation sociale, le quant à soi, et la pluralité intrinsèque de ce qui apparaît comme homogène". 

Car, il s'agit bien d'une pensée nous réconciliant avec la vie .

Du nomadisme, vagabondages

 

 initiatiques.

 

Paris, Le Livre de Poche,

Biblio-Essais,

L.G.F. 1997, 190 p.

 

Dans un précédent ouvrage, Michel Maffesoli[i] assignait à l'intellectuel la tâche de "savoir unir la mise en place de grands codes d'analyse à la description emphatique des situations concrètes", pour évoquer "ces idées mobilisatrices, ces mythes incarnés à l'oeuvre dans la structuration sociale"[ii].

 Lui-même a déjà puissamment contribué à cette tâche dans plusieurs de ses ouvrages et notamment L'ombre de Dionysos (1982), Le Temps des Tribus (1991).

Sa réflexion culmine incontestablement avec "Du nomadisme", où la fulgurance de l'analyse sociale ne le cède en rien à la rigueur d'une recherche qui incarne, dans son écriture, les catégories de la pensée paradoxale, nous amenant insensiblement, comme l'implique le donné social qu'il examine, à percevoir cette nouvelle logique annoncée par Gilbert Durand "qui n'est ni celle de l'identité, ni son inverse, celle de l'antithèse, mais celle de l'antiphrase[iii]"..

Antiphrase, donc, dans l'opposition complémentaire inscrite dès les premières lignes de l'ouvrage entre une "logique du devoir être, aux contours des plus rigides" et "le puissant relativisme populaire enraciné dans un monde d'une divine beauté" et de dénoncer le drame de cette fin de siècle où viennent "s'opposer ceux qui disent le monde ou pensent agir sur lui et ceux qui le vivent", fossé "où s'engouffrent les discours de la haine, du racisme et de la xénophobie".

De ce point de vue, l'ouvrage de Michel Maffesoli possède une vertu radicale, celle de s'inscrire contre les pseudo évidences du siècle qu'il nomme individualisme, chômage, productivisme, fantasme de l'Un, en nous amenant à lire le construit social dans toute son épaisseur; discours optimiste sans doute, car fondé sur "une acceptation du monde tel qu'il est".

L'errance lui en fournit la métaphore, Cornélius Castoriadis dirait "la signification imaginaire sociale", qui lui permet de décrire les tensions sociales et leurs lignes de fuite, nous renvoyant, et çà n'est pas le moindre des mérites de cet ouvrage, à l'inverse d'une pensée héritée, "à la pureté des commencements, ... au souvenir d'une jeunesse archétypale des choses et du monde".

 Et de décliner "ce rêve prégnant du nomadisme" dans trois directions:

 1)      l'étrange et l'étranger, lorsqu'ils viennent troubler la quiétude du sédentaire, représentent le déferlement, le débordement, dans leur fonction instituante à l'encontre des conformismes et de toutes les bureaucraties. Michel Maffesoli nous montre ici comment et pourquoi la figure du juif errant a pu apparaître comme archétype de cette ambivalence qui fascine en même temps qu'elle les révulse nos sociétés modernes.

 2) avec la notion de territoire flottant, Michel Maffesoli décrit la dialectique qu'il voit resurgir de façon très actuelle au travers de figures de la porte et du pont entre enracinement et mobilité, nommant "enracinement dynamique" cette opposition "sans conciliation entre la fermeture de l'enclos et l'indéfini de la liberté".

Il rappelle à ce sujet à quel point la modernité a exacerbé l'usage du territoire individuel en même temps qu'elle stigmatisait le nomadisme dont elle redoutait les atteintes à l'identité propre aux individus sédentarisés, toujours inquiétés par l'errant.

Et de citer (l'on n'en attendait pas moins du Président du réseau des centres de Recherche sur l'Imaginaire), quelques formes symboliques du carrefour:

-          le prophète dont le discours est" toujours à la limite, un défi face à l'institué",

-          le peuple juif, à nouveau, en tant que passeur, à la fois bouc émissaire et mémoire vivante d'une nostalgie jamais étouffée,

-          la ville de Venise et son incroyable aventure qui s'inscrit "dans un imaginaire de l'errance ou dans celui d'un voyage immobile."

 2)      prenant résolument partie pour une sociologie de l'Aventure, il décrit alors ce qu'il perçoit comme une "renaissance du désir de l'ailleurs". Elle se manifeste dans le polythéisme des valeurs, le métissage, la récurrence de l'extase, lesquels permettent "d'échapper tout à la fois à l'enclosure du temps individuel, au principe d'identité et à l'assignation à résidence sociale et professionnelle".

 L'homme, dans cette perspective, "est un exote, voyageur né dans des mondes pluriels et acceptant les multiples saveurs de ce qui est par essence, divers".

Cette vie errante, jubilatoire à plus d'un titre, est celle d'une nouvelle Quête du Graal, dont l'ambiance passionnelle sert de matrice à la vie politique. A l'encontre d'une conception progressiste d'un monde en perpétuelle évolution, elle fait l'expérience du tragique et de la tension permanente, celle de l'être toujours en devenir, ce "vrai voyageur" dont nous parle le poète, qui, "sans savoir pourquoi dit toujours: allons".

Ce plaidoyer pour l'errance et le nomadisme s'achève sur la visite d'un archétype, celui de l'exode, décliné par l'auteur à travers nombre de comportements contemporains où le corps comme l'intellect sont également mis à contribution. L'exode est là finalisé par la rencontre de l'Autre, lequel "dans sa différence est ce qui stimule, excite, met en mouvement".

Ainsi l'ouverture à l'autre, à l'étranger, est aussi "une manière d'accueillir l'étrange, de jouir de lui et de l'intégrer dans la vie quotidienne. Cela fut la fonction de l'errance." Et Michel Maffesoli de justifier ainsi deux de ces formes: la panégyrie, à la fois pèlerinage et foire, et le cosmopolitisme, lesquels favorisent la circulation, l'aventure individuelle et son animation en profondeur.

"Médication de l'âme, l'errance permet de se perdre afin de se retrouver", elle est, comme l'avait vu Saint Augustin, peregrinatio, soit "expression de la distance s'achevant en une expérience intérieure " d'où le recours observé par l'auteur, au thème de l'initiation, lequel abonde aujourd'hui.

Michel Maffesoli conclut sur ce constat d'une société vivant aujourd'hui la dialectique de l'exil et de la réintégration entre les formes du statique et de la dynamique, les figures de l'unité et de la pluralité, du territoire et de l'errance.

Pour en faire l'expérience, le voyage est aujourd'hui nécessaire, il en est le passage obligé pour saisir la valeur essentielle d'une société en gestation.

Nous souscrivons à cette mise en évidence de la dimension archétypale de l'errance aujourd'hui socialisée, car nous la voyons également renaître dans le succès très actuel, parmi d'autres, des romans à la diffusion très populaire de Paulo Coelho (L'Alchimiste, le Pélerin de Compostelle) mais elle était également présente dans l'oeuvre d'un Henri Vincenot: (Le pape des escargots, Le chemin des étoiles) pour ne citer que ceux-là comme il le fut au siècle dernier dans l'oeuvre d'un Dickens (The Pickwick's papers). Nous en apercevons les prémisses à l'oeuvre, aux XIIème-XIIIème siècles, dans les romans de la Quête du Graal eux-mêmes hérités des navigatios des saints irlandais lesquels christianisaient des récits bardiques. C'est toute la très riche littérature qui s'origine dans les récits des voyages vers le Sid des héros celtes partis à la recherche d'un monde unique, profond et indifférencié. Au terme de leur errance, n'y rencontraient-ils pas la femme de l'Autre Monde, la Messagère, venant à eux sous l'aspect d'un oiseau et dont le chant faisait disparaître toute souffrance en détruisant toute perception du Temps? Nous la retrouvons ici même dans l'éternel présent du nomadisme que nous décrit Michel Maffesoli "où tous les mots se valent" et où "l'existence est toute entière présente dans chacun de ses fragments".

Dans ces figures de l'errance comme dans le mythe de Dionysos le vagabond, l'unique dieu dont les parents ne sont pas tous deux divins, qui unissent Orient et Occident, réalisent la coïncidence des opposés, de la mort et de la renaissance, Michel Maffesoli, qui excelle à rassembler ce qui est épars, sait nous montrer la gestion vitale et vitaliste d'un paradoxe, celui-là même que Messire François Rabelais énonçait par la voix de Pantagruel à qui l'on demandait de quel côté il mettait ceux qui naviguent sur mer, signifiant subtilement que "ceux qui naviguent sont si près du continuel danger de mort qu'ils vivent morts et meurent vivants".

C'est tout le mérite de l'oeuvre de Michel Maffesoli que de nous faire partager cette fascination de l'errance, de la fuite "devant la mort inéluctable ou l'angoisse devant le temps", à l'oeuvre dans l'imaginaire du nomadisme.

Il nous donne ainsi de nouvelles clefs pour penser les codes de notre post-modernité, elles reposent assurément dans les impératifs d'une démarche symbolique sachant se tenir aux carrefours de la connaissance des arcanes du surréel et de la reconnaissance de ce qui fonde la solide trame de notre environnement social et culturel et ceci jusque dans ses accomplissements pratiques.

Au delà, comme le prescrivait Roger Caillois, cette oeuvre contribue à "chasser le mal, la vieillesse et l'usure".

 

 

L'instant éternel,

le retour du tragique dans les sociétés post modernes.

Paris. Denoël, 2000. 249 p


Parmi les sociologues français, Michel Maffesoli, professeur à la Sorbonne, fondateur d'une sociologie du quotidien entée sur les théories de l'Imaginaire, est sans doute celui qui, dans son œuvre, s'interroge avec le plus de constance, tout au long de son œuvre, sur le rapport que nos sociétés entretiennent à la question de la temporalité. En témoignent quelques titres: La conquête du présent (1979), l'Ombre de Dionysos (1982), Le Temps des tribus (1988), La Transfiguration du politique (1992) etc.


Avec son dernier ouvrage (L'Instant éternel), il nous livre une de ces formes figures qu'il aime proposer à notre reconnaissance. Le rapport à l'immédiat, dont de nombreux indices lui sont fournis par les travaux des réseaux des centres de recherche sur l'imaginaire

(on pense au Temps des rites de J.F. Gomez DdB 1999, au Brésil, pays du présent de Machado da Silva, DdB, 1999, aux Apparitions, disparitions de Bertin et al, DdB 1999),

lui semble un des marqueurs principaux de notre époque post moderne

"dans la répétition, le rituel, le concret, en bref toutes choses qui sont la marque de la vie courante et qui s'expriment au mieux dans le calendrier des fêtes de la religion quotidienne" (p.76).


Cette vie quotidienne, liée à ce qu'il nomme le "Temps immobile", cèle un polythéisme des valeurs à la fois structural et récurrent face à une vie de contraintes politiques, sociales, professionnelles.


Ceci le conduit à discerner plusieurs figures de cette socialité du présent:


- la joie du monde, quand la vie vécue comme jeu signifie à la fois "acceptation du monde tel qu'il est" (p.94), et logique du vouloir être, du vouloir vivre plus. Et l'on distingue bien ici cette forme de l'imaginaire qu'est la possession développée voici presque 20 ans dans l'Ombre de Dionysos.


- l'apparence comme creuset de la socialité dont MM identifie les images multiformes: cultes du corps, exacerbation du sensible dans tous les domaines. Il insiste particulièrement là sur la nécessité de relativiser notre vie sociale, tant ce repérage de niveaux de sens et de signifiants est la marque d'une grande complexité.


- l'organicité des choses, le vitalisme réhabilitant à ce sujet celui que Kirkegaard nommait "le véritable homme ordinaire " qu'il caractérisait "d'homme sans qualités", y voyant le spécialiste d'une philosophie libertaire de la vie, soulignant la coïncidence de la mort et de la vie, du corps et de l'esprit, de la nature et de la culture, pour lui, "une pensée du ventre", ou encore "sagesse démoniaque" à l'oeuvre dans les divers archaïsmes post-modernes. "En homogénéisant la dimension sociale de l'humain, écrit-il, on se protège de ses excès en même temps qu'on en retire la substantifique moelle" (p.171).


De là procède la réflexion très éclairante de Maffesoli sur le Tragique comme symbole de notre identité culturelle collective incarnée dans ce que l'auteur nomme viscosité sociale.

Lui opposant le Drame, figure de la modernité, il nous montre que, ce qui émerge de nos jours, c'est l'identité de la vie en tant que bien collectif, soit "la vie pour elle-même. La vie multiple et une à la fois, la vie qui redit toujours et à nouveau l'éternité du monde" (p.202).


La socialité y est vécue en termes de relations, tandis que resurgissent les figures féminines (il cite le complexe d'Ophélie chez Bachelard et nous ajoutons celui de Mélusine chez Breton), car "le féminin, l'éternel féminin est en osmose naturelle avec un tel flux vital" (p.208).

Ceci permet d'intégrer les deux aspects de l'humaine nature, "la féminisation est toujours synonyme de polythéisme, de valeurs plurielles et antinomiques" (p.203).


Si Progrès, Histoire, Raison, Politique furent les maîtres mots de la Modernité, il semble bien que nous vivions aujourd'hui une participation mythique ou magique à la Nature et aux Arts, une fusion dans le tout naturel et social comme expression de ce tragique diffus dont Dionysos, la figure première de la sociologie maffesolienne, est l'emblème.

Nous vivons ainsi un monde tragique et la vie comme un bien collectif.

Les travaux des Centres de Recherche sur l’Imaginaire se portent là tout naturellement sur l'exaltation des lieux mythiques, la multiplication des expériences festives,

-nous avons développé cette question dans notre thèse consacrée à l'imaginaire de la fête locale (Université Paris 8, 1989)-,

les parcours initiatiques, nous renouons avec les terroirs tandis que les politiques se préoccupent des territoires, "tous lieux frontières où s'élabore une culture alternative" (p.287).


Car le territoire permet de communier avec l'autre non plus en fonction d'un idéal lointain mais en référence à des valeurs vécues, au présent dans ces lieux où s'adoucit la charge tragique liée au présentéisme.


Si la modernité renvoyait la question sociale aux lendemains qui devaient chanter, la sensibilité tragique s'emploie à vivre au jour le jour ces mêmes problèmes (p.231) dans "la dimension d'une divinisation de l'existence collective, d'une fusion naturelle et matricielle corrélative du tragique" (p. 214).


Et comme dans sa saisie globale de l'existant, le poète a toujours raison, l'ouvrage s'achève sur un éloge de la poésie, car il n'est d'éthique socialement acceptable, bien en delà des logiques du devoir être, que dans une esthétique du temps présent.


G Bertin. Angers, 20 08 2000.


Paru in Religiologiques, UQAM. Montréal



[i] professeur de sociologie à l'Université René Descartes Paris 5 -Sorbonne, directeur du Centre d'Etudes sur l'Actuel et le Quotidien, président du centre intrenational de recherches sur l'imaginaire GRECO CRI..

[ii] Eloge de la raison sensible, Grasset, 1996, p.266.

[iii] Les Pluriels de Psyché, Denoël, 1980, p.173.







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