Colloque Jules Verne.
Nantes, école centrale.
12 10 05.
L’Imaginaire scientifique.
Georges Bertin.
Mythe et science.
La pensée scientifique est d’abord d’origine religieuse, elle est le fait et le domaine réservé des pontifes, des druides, des mages lesquels, dés le néolithique possèdent les moyens de calculer le mouvement des planètes et des étoiles et leurs relations .
Les druides étaient ainsi d’abord des astronomes et le calcul scientifique n’avait pour but que de leur permettre de prévoir la descente du dieu sur terre, à la place attendue et délimitée par les computs, voire fixée sur le sol par les cercles de pierre, comme le furent, plus tard les modillons de nos églises romanes, l’orientation des temples du bassin méditerranéen[1].
L’imaginaire scientifique est ainsi porté par les mythes, lesquels nous racontent l’origine des choses, du temps où le temps n’était pas encore le temps…
Deux figures mythologiques sont porteuses chez les grecs de l’imaginaire scientifique entrant en résonance avec le système social de l’époque : Dédale et Prométhée, nous y reconnaissons les figures de l’ingénieur et du savant.
Dédale est le génial architecte et inventeur athénien qui réalisa le Labyrinthe du roi Minos de Crète. Il est aussi le père d’Icare victime d’une chute mortelle pour avoir volé trop près du soleil avec la machine inventée par son père. Le mythe grec du premier artiste ingénieur mobilise ici un symbolisme universel en construisant la scène masculine des origines de la culture quand la chute du fils illustre le statut tragique de la transmission.
Pourtant quand Dédale transmet à son fils le pouvoir de transgresser les lois édictées par les hommes et de s’affranchir de des contraintes imposées par la nature, il prend soin de lui faire deux recommandations, ne pas s’approcher trop du soleil qui ferait fondre la cire qui tient ses ailes et ne pas s’approcher trop de la mer dont l’eau alourdirait ses ailes. Enivré de son pouvoir, Icare oublie ses avertissements et périt.
Le mythe nous fait part dés ce moment de deux impératifs qui pèseront sur l’imaginaire de l’ingénieur : transmettre fidélement les acquis et conserver la bonne distance.
Prométhée, l’indomptable Titan, en mélangeant l’argile et l’eau, moula la forme du premier homme, laquelle ressemblait aux dieux, c’est Pallas Athénée qui lui donna la vie. C’est encore Prométhée qui apprit aux hommes à lire, écrire compter, élever des maisons, construire des bateaux, arracher ses trésors cachés à la terre, et comprendre la nature. Il est devenu la poétique et héroïque personnification de l’invention du feu qu’il dérobe au ciel et communique aux hommes. Il encourut la colère de Zeus qui lui reprochait d’avoir appris aux hommes à penser et à travailler mais pas à vénérer les dieux. Prométhée, en punition, fut enchaÎné sur le Caucase suspendu entre ciel et terre tandis qu’un vautour lui dévorait chaque jour le foie. Il devait être délivré par Héraclés.
Comme le savant qu’il incarne, Prométhée est immortel, il sait que le pouvoir tyrannique de Zeus prendra fin car il assume sa supériorité intellectuelle. A la domination des dieux, il oppose le savoir des hommes. En ravissant un tison du foyer de l’Olympe, il n’a pas seulement volé un simple charbon incandescent, il a attenté aux droits des Dieux[2].
La figure de la transgression en restera attachée durablement à celle du savant, le mythe inaugurant ainsi le débat jamais achevé d’Abélard à Foucault entre les mots délivrés par les clercs, ceux qui savent car « éclairés » d’en haut, et les choses qui se construisent dans le quotidien de nos vies.
Ceci manifeste la présence occulte du mythe dans notre monde contemporain : parce qu’exerçant une domination sur la rationalité de nos systèmes sociaux, il plonge au plus profond de l’évolution humaine. Il est aussi rationalisation, ou raison sensible.
Oscillant entre science et légende, ils contribuent à nous situer dans l’univers en nous plaçant sous la conduite de figures exemplaires qui donnent à l’histoire une orientation et dans le même temps, explorent la faille de la réalité humaine. Ils assument une quadruple fonction, comme le faisait remarquer Gilbert Durand : épistémique, transdisciplinaire, phénoménologique, herméneutique.
Une opposition instituée.
Pourtant l’opposition entre mythe et recherche scientifique est depuis des siècles consacrée : au savant la connaissance du réel, au poète celle des productions mythiques.
Alors que la pensée savante vise à étudier le réel à travers l’usage de l’a-priori (vérification expérimentale des hypothèses et découverte de l’universalité des lois scientifiques), par la prise en compte prioritaire du signe (réduction à l’unité), le mythe est un système de rationalisation a-posteriori qui utilise la pensée compréhensive, pour reprendre la distinction classique de Dilthey (expliquer et comprendre). Il rend compte ainsi de l’imaginaire social, des refoulés de la vie des hommes, débouche par la méthode comparative sur la conscience de la complexité de la vie des hommes.
Se pose, à ce sujet, la question de l’observation et de la crise des sciences de l’homme et du déploiement de son savoir. Trop de rigueur peut en effet éloigner du réel, car l’objet scientifique ne cesse de se dérober, la vérité étant relative, tributaire de la situation, la garantie d’objectivité, qui marquait depuis des lustres, un imaginaire scientifique fondé sur la distance étant une position dénoncée par exemple par Claude Levi Strauss : « l’homme ne se contente plus de connaître, il se voit lui-même connaissant et l’objet véritable de sa recherche devient, un peu plus chaque jour, ce couple indissociable formé par une humanité qui transforme le monde et qui se transforme elle-même au cours de ses opérations [3]».
La découverte de la « pensée sauvage » a en effet mis à mal une universalité progressiste et rationaliste démentie par les terreurs de l’histoire (Durand[4]).
La résurgence moderne des images, le succès des univers mythiques proposés par des savants ou des écrivains (Jules Verne), montre à quel point le mythe est solidaire de nos existences. La Science Fiction traite ainsi de thèmes essentiels pour la modernité : mémoire, identité, temps et espace et nous propose des topos imaginaires dans une narration capable d’identifier les liens entre tradition et modernité, les relations entre la mémoire collective et les structures de la vie quotidienne, car elle est entée sur des moments charnières qui évoquent bien les changements de paradigmes (ex : le moment du débarquement sur la lune). Ceci se trouve moins chez Verne, influencé par les perspectives liées à l’horizon d’attente de son époque.
Aujourd’hui, en effet, s’affirme une vision du monde nouvelle fondée sur une féconde turbulence touchant aussi bien à la création qu’aux théories scientifiques qui remettent en cause nos paradigmes.
Vers un nouveau paradigme.
Si, depuis Descartes, la séparation était instituée entre les savoirs rationnel et imaginaire, entre une science rationaliste portée par une espérance messianique et le désespoir visionnaire des poètes, il semblerait bien que de nos jours nous assistions à des retrouvailles entre les perspectives de l’imaginaire et l’univers scientifique[5].
Le colloque de Cordoue, « Science et conscience », en 1979, réunit anthropologues, philosophes, et scientifiques de pointe et jetait déjà les bases de cette découverte d’une « raison nouvelle » où convergent les imaginaires scientifiques et les travaux des anthropologues sur l’imaginaire social.
Ainsi se trouvent réunis le tertium datum des philosophes pré thomistes et l’interrelation quantique de l’univers comme relation fondamentale, les structures anthropologiques de l’Imaginaire de Durand, l’imaginal de Corbin ou l’inconscient collectif de Jung et les themata de Gérard Holton, le continuum d’Einstein etc.. Nous avons nous-même montré comment les travaux d’un Wilhelm Reich[6] sur l’orgone, l’universelle énergie, étaient analogiquement proches et de ceux des alchimistes de la Renaissance et des travaux sur les trous noirs et pulsars des astrophysiciens. Les chréodes de Waddington et René Thom, les champs morphogénétiques de Sheldrake, procèdent comme formes causatives de la même épistémologie que le formisme de Michel Maffesoli ou des bassins sémantiques de Braudel.
Voici donc que reviennent converger avec les notions de non séparabilité des nouveaux mathématiciens étudiant l’objet quantique, les perspectives des identités à la fois localisables et significatives, rejoignant ici la non séparabilité du symbole assumant dans le trajet anthropologique les pôles du signifiant et du signifié.
Nous sommes en présence de deux processus de savoirs interchangeables venant réciproquement de la raison post einstenienne et de la symbolologie, « quand l’inventaire des laboratoires les plus sophistiqués utilise la même thématisation que celle des ressources de l’esprit imageant » (Durand).
Ces savoirs globaux qui émergent de sciences dures sont en effet proches des figurations holistiques de l’Hermétisme ;
Gilbert Durand a ainsi salué l’audace des physiciens : « esprits de grand large, intuitifs, observateurs, aventureux ».
Après la domination du logos, ne voit-on pas émerger, y compris au cœur de la science, le retour du principe d’éros quand dans les interactions perpétuelles engendrées par la multiplication des communications de la galaxie internet, s’échangent rôles et identités, dans un glissement perpétuel, quand aux stabilités repérées par une science non moins fixe, succèdent l’impermanence des choses, le dynamisme du devenir, la prévalence des situations…
Cela marque à coup sûr la fin d’une époque et la figure d’un savant enfermé dans les certitudes de sa toute puissance dans la domination de la matière n’est-elle pas finalement devenue plus imaginaire que les réalités que nous vivons quotidiennement et qui sont celles du magma et du bouillonnement entre enracinement spécifique et reliance cosmique.
GB
[1] Bertin G. et Verdier P . Les druides, maîtres du temps, Paris, Dervy, 2003.
[2] Lafargue Paul, Le déterminisme économique de Karl Marx, 1909.
[3] Levi-Straus, Claude, Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958.
[4] Durand Gilbert, Science de l’homme et Tradition, Berg, 1978.
[5] Citons pêle-mêle : L’imagination scientifique de Gérard Holton (Harvard), L’imagination et l’ordre impliqué de David Bohm (Londres), La physique moderne et les pouvoirs de l’esprit de Olivier Costa de Beauregard, A la recherche du réel de Bertrand d’Espagnat, Le mystérieux univers de James Jeans, Physique, temps et devenir d’Ilya Prigogine (prix Nobel), Le tao de la physique de Pritjof Capra (Berkeley), Le Veda d’un physicien de Ernst Schrodinger, La connaisance comme construction symbolique de l’homme de Hermann Weyl, (Princeton)…
[6] Bertin Georges, Un imaginaire de la pulsation, lecture de Wilhelm Reich, Presses de l’Université Laval, Québec, 2004.
