Bref historique des apparitions de Dozulé.
(enquête GRIOT, 1993-1998).
Du 28 Mars 1972 au 6 Octobre 1978, une mère de famille, MM, née en 1924, mariée le 14 08 1948, alors âgée de 48 ans, dit avoir été l’objet de 49 apparitions (ou de 50 selon les versions).
Une «Croix glorieuse » (lumineuse) lui apparaît 7 fois, sur la Haute Butte, à 4h30 du matin,
Le Christ lui-même lui serait apparu 40 fois, une fois à la sortie de l’Eglise, une fois dans l’Eglise, les autres fois dans le chapelle de l’Ecole saint Joseph des soeurs, à des heures variant de 7h du matin à 20h30, et saint Michel Archange 5 fois dont 3 fois seul.
Ces visions vont transformer son rapport aux autres, comme celui de ceux qui adhérent à son discours. Toutefois elle se tient encore aujourd’hui dans une certaine réserve contrairement à ceux qui exploitent le « message », elle avoue même en être « fatiguée ».
Relayées par une information, dont il nous appartiendra de cerner les conditions d’éclosion, en lien avec d’autres sites d’Europe, ces phénomènes inscrivent la commune de Dozulé (Calvados) au livre des lieux de manifestations religieuses parmi les plus controversés d’Europe. Y affluent aujourd’hui, notamment les 28 Mars et 17 septembre, des foules nombreuses (7000 à 10000 personnnes). Chaque jour Dozulé voit arriver de nouveaux pélerins. Plusieurs mouvements néo-religieux, associations et sectes ont choisi de s’y installer, le message ou son interprétation assurant qu’il s’agit d’un lieu protégé,
Aujourd’hui, ce bourg rural est donc le théâtre quasi quotidien de pèlerinages et de marques d’exercice d’un culte sauvage très entretenu par un réseau d’influences qui doit être interrogé comme doivent l’être les parti-pris et discours des groupes qui s‘y manifestent.
En effet les conditions dans lesquelles s’exerce ce culte, ne sont pas sans avoir un important effet de réversibilité sur l’attribution du statut d’événement religieux qui est imputée au phénomène.
De plus, le projet, relayé par une secte puissante, de construction d’un immense calvaire semble augurer de la vocation du site à devenir un site de culte néo-religieux,
Le message , délivré dans sa composition rudimentaire, repose sur trois piliers en interaction:
1) une critique sociale puissante sur fond d’apocalypse: le monde va mal, l’apocalypse est pour demain, le Christ est venu nous en prévenir en dénonçant le monde moderne et le progrés, la France notamment, a trahi les promesses de son baptème.
2) une critique ecclésiale radicale: l’Eglise catholique est responsable de cet état de fait, notamment les évêques de France et singulièrement celui de Bayeux, livrée qu’elle est aux forces maléfiques puisque « les fumées de Satan sont entrées dans l’Eglise » (discours du Mouvement Sacerdotal Marial).
3) le remède à ces maux réside dans la construction d’une Croix glorieuse de 738 mètres de haut (hauteur du Golgotha par rapport au niveau de la mer) et d’un certain nombre d’actes dont le message délivré garantit l’efficacité immédiate en cette « terre bénie et sacrée ».
2) Le contexte de Dozulé: l’imaginaire religieux.
Origine de Dozulé, soit Dos ustum, la montagne en feu., la montagne qui brûle. Le Vieux Dozulé ou Plessis Esmangard connut un grand incendie en 1347, d’où son nom dorsum ustum ou Dos Uré, nom né dans un baptême de flammes. La ville paraissait de loin comme une montagne en feu (p.226). Il peut s’agir également de feux dedéfrichement liés à l’installation de moines dans la région au XIIème siècle..
On se rappelle que Madeleine, lors de sa première vision de la Croix, voit d’abord une clarté éblouissante, comme celle d’un orage (ou d’un incendie) à l’endroit où s’élevait jadis un oppidum romain, soit aux sources historiques de la cité.
La Haute Butte, lieu des apparitions de la Croix Glorieuse, serait située sur un espace ayant au XIIème siécle appartenu au prieuré Ste Barbe en Auge, dépendant de St Germain des Prés, le lieu est donc, dans la mémoire locale, chargé de rapport au sacré.
Un autre élément de l’Imaginaire local est également à questionner qui, dans les traditions populaires, fait du Mont Ecanu (de e-chenu: blanchi, chauve), face à la Haute Butte, (autrefois les Buttes de Dozulé), un lieu de sorcellerie et de sabbats. Dans la symbolique des lieux, la Haute Butte s’inscrit désormais en tant que point d’opposition bénéfique à un lieu réputé maléfique.
Observations, l’église de l’abbé Durand.
Lors de notre premier déplacement à Dozulé, le 11 Août 1993, nous avons très vite été frappés, en visitant l’église paroissiale du lieu, construite 100 ans avant les « apparitions », par l’atmosphère liée aux phénomènes d’apparition qui y règne.
Ainsi 5 des vitraux datant de l’édification mentionnent ces phénomènes:
- transept gauche: apparition du Sacré Coeur à Marguerite Marie Alacocque,
- transept droit: groupe des enfants et la Vierge à la Salette, ND de la Salette figure également en statue, dans la chapelle,
- derrière l’autel: fresque représentant la Vierge de Fatima le pied sur un croissant de lune,
- dans la chapelle absidiale (appelée la Sainte Chapelle par le curé Durand): deux vitraux représentent et l’apparition de Pontmain et celle de Lourdes.
Sur l’un d’entre eux ces mots: « souvenir de mes pèlerinages 1871, 1873, 1874, Marie, mon présent, mon passé , mon avenir. »
Cette chapelle, qui est celle du Saint Sacrement[1], présente également la dalle funéraire du curé Durand[2], le bâtisseur de l’Eglise, avec une inscription latine:
« Hic jacet Petrus Hiéronimus Durand,
Hanc ecclesiam T. aedificavit
et per annos XLVII rexit.
+ le 31 X 1885 ».
Au bas de l’église, un groupe sculpté façon sulpicienne montre St Michel terrassant le dragon.
On notera que deux des figurations présentées, ND de Fatima et St Michel, sont reproduites sur le terrain de la Haute Butte.
Il nous paraît que l’Imaginaire du curé Durand, très porté sur les Apparitions aie pu créer un terrain favorable à l’éclosion des phénomènes de la fin du XXème siècle.
Dans un ouvrage écrit en 1868 pour relater la construction de l’église moderne, et dédié à Mgr Dugonin, il décrit les deux rêves qu’il a faits en 1866,
- le premier, « à l’aurore quelques jours avant la fête du Rosaire, un brillant arc en ciel qui de forme cintrée devient ogivale et présente une tour élevée sur une haute montagne tandis que la ciel resplendit autour de cent millions de ces arcs en ciel. »
- le second, « la veille de la fête du Saint Rosaire, un trône merveilleux au milieu de nuages transparents, où est assise la Ste Vierge, un ange lui présente un drap mortuaire ».
Le Jour de la dédicace de l’église, le 17 10 18743, le curé mentionne les « précieuses petites croix » qu’il a eues à porter.
L’Imaginaire de l’abbé Durand nous est livré également dans un second ouvrage de sa main qui rend compte, à la même époque, de la construction de l’église. Il débute sur une condamnation sans recours du Progrès et du Modernisme. En témoigne, pour lui, le choix du style ogival (la 2ème église en France de ce style à l’époque) à contre courant de la mode du temps.
Une autre analogie entre la construction de l’église de Dozulé et celle espérée dans le Message de la Croix Glorieuse, c’est que l’une et l’autre s’inscrivent dans un contexte de mise en chantier de voies de circulation, « au moment où diverses routes vont donner un plus facile accès sur Lisieux, Dozulé etc. » De même au moment des apparitions au Xxème siècle l’autoroute Paris Caen est annoncée. Il y a ici répétition de structures. Il insiste sur la récitation du Rosaire chaque jour (p.149), pour lequel il établit une confrérie, injonction reprise et exécutée à notre époque par Suzanne Avoyne à la Haute Butte, et sur l’Apparition de La Salette, établissant un lien entre Dozulé et La Salette par l’intermédiaire du capitaine de frégate Auguste Marceau, commandant de l’Arche d’Alliance, qui passa 21 ans de sa vie à Dozulé, grand admirateur de « Mon Christ » et dévot de la Salette (p.131) En perspective, la figure de l’amiral Gérard Cordonnier, est parallèle 100 ans après. Il vitupère encore sur ceux qui « par un miracle diabolique, ne croient pas à l’apparition miséricordieuse, ni à Dieu , ni au Diable » (p.133).
On se souvient des débats encore actuels sur la reconnaissance des apparitions de Madeleine entre celles du diable et celles de Dieu comme s’il existait un lien sémantique très fort entre les écrits de l’abbé et les messages et leur contexte.
La figure de la Croix est très valorisée dans le livre de l’abbé Durand: « la Croix qui tout domine, et qui brille radieuse, étincelante de gloire, et partout et toujours, à l’extérieur comme à l’intérieur de nos églises; la Croix civilisatrice du monde. » (p.145). Elle est donc déjà bien présente à Dozulé dans les écrits et sans doute les sermons de l’abbé Durand en 1860. Il insiste également sur le fait que la paroisse possède, depuis 30 ans, grâce à Mgr de Quélen, archevêque de Paris, une fraction de la vraie Croix. (avec authentique et cachets bien en règle). Il la considère comme un des trésors de l’Eglise. (p. 154). Troisième élément symbolique venant renforcer ce sentiment christologique, le Christ de Dozulé en ivoire acheté par lui dans une vente. L’abbé Durand se dit lui-même (p.166) « atteint de Christomanie »[3].
Pour lui le Christ doit régner et être contemplé sur ces « éternelles hauteurs » (p.195), ce qui sera, au XXème siècle, la vocation de la Haute Butte et d’insister, en se référant à un de ses prédécesseurs Durand de Troarn, moine au XIème siècle, sur le dogme de la présence réelle appelant le jour d’un « commencement d’adoration vraiment perpétuelle à Dozulé ». (p.223).
La Vierge est aussi mentionnée comme patronne de l’église, et l’abbé Durand la nomme « co-rédemptrice du genre humain » (revendication reprise aujourd’hui notamment à Kerizinen). Sous la plume de l’abbé Durand, tout concourt à accréditer l’idée que, tant par ses origines, les reliques qu’elle contient, que par les propres initiatives de l’abbé et la construction de l’église moderne, Dozulé est bien une terre bénie et sacrée et prédestinée comme telle. Il prépare sans doute un terreau, une matrice imaginaire sur laquelle s’articuleront les messages de Madeleine, vraisemblablement à son insu mais si ancrés dans la culture du lieu qu’elle en sera et le réceptacle et la voix prophétique. Ce thème sera repris 6 fois dans les messages de Madeleine: 12ème, 16ème, 19ème, 25ème, 31ème, 34ème apparitions.
D’un point de vue psychosociologique, on admire la filière de transmission, en termes d’influence sociale, entre les figures du clergé local, d’un clerc à l’autre, par delà les siècles.
Contexte socio-économique.
Deux autres points, liés au contexte, éclairent également la production des apparitions de Dozulé.
D’une part le secteur rural qui environne ce bourg rural connaît au début des années 70 un crise sociale et culturelle dont rend bien compte le dépouillement de la presse de l’époque: grèves, menaces sur les usines de Métaux (le mari de MM travaille à Tréfimétaux à Dives sur Mer) fermeture de la sucrerie Bouchon, fermeture de classes, suppression de la greffe de Dozulé, regroupement de communes et surtout l’annonce de la mise en travaux de l’autoroute Caen-Paris, qui viendra couper en deux le canton de Dozulé, créant, dans un univers marqué jusque là par l’immuabilité des formes et des cycles naturels un traumatisme collectif sans doute plus ou moins bien assumé.
Sur fond d’inquiétude sociale, d’irruption de la modernité, d’interrogation sans précédent dont ont été les signes les plus manifestes les événements de 68, lesquels, on s’en souvient, ont débuté par des grèves ouvrières à Caen et May sur Orne, le discours du « Message » qui interroge très radicalement le progrès et la modernité et fait état de souffrances réelles (c’est très difficile de porter la croix, c’est à dire d’accepter toutes les misères, les souffrances, toutes les tristesses, tous les soucis, les ennuis de tous les jours, toutes les souffrances. Oui, c’est très difficile ». (Journal de Madeleine. Ed.Resiac 1992, p.12).
A ceci le « Message » répond: « Ne vous lamentez pas sur le cataclysme de cette génération, car tout ceci doit arriver »., 11ème apparition) et encore « l’heure est grave car Satan dirige le monde, il séduit les esprits, les rend capables de détruire l’humanité, en quelques minutes. » (14ème apparition). On voit quel impact ce discours peut avoir sur des gens éprouvés par la vie, faibles, démunis devant les difficultés de l’existence comme l’est Madeleine. La projection identification peut alors jouer à plein.
On n’est pas loin, ici des analyses posées par Laplantine: « lorsqu’une société entière ou un groupe ethnique donné se trouve brutalement désintégrée dans son existence (économique, alimentaire, politique, culturelle..) lorsqu’elle ressent ce déséquilibre comme une frustration et une menace, lorsqu’elle dispose par ailleurs d’une mythologie appropriée lui permettant de transformer son régime de désespoir en régime d’espérance, lorsqu’enfin elle cristallise son attention sur une personnalité charismatique qui canalise le désarroi social vers une issue fastueuse, il y a de grandes chances pour qu’un mouvement messianique surgisse [4]».
Ce qui est particulièrement intéressant ici c’est que cette prise en charge de l’Imaginaire local canalisé par MM va s’étendre progressivement d’un groupe restreint à des organisations de plus en plus vastes et ramifiées, chacune se réclamant du fameux message. C’est l’ensemble qui assume cette fonction messianique.
Enfin, comme effet de contexte, un élément anecdotique nous paraît devoir être noté, la présence à quelques kilomètres de Dozulé, la nuit du 1 01 1970, soit 2 ans avant la première apparition, d’une soucoupe volante ou d’un signe dans le ciel. (Pays d’Auge du 2 01). Les récits et commentaires qui s’en suivirent auront sans doute battu la campagne. Madeleine nous dira d’ailleurs elle-même qu’elle a pensé à une soucoupe volante car « on en parlait à ce moment là » (interview du 10 01 96).
[1] Nota le Christ, dans le récit de Madeleine, ne se manifeste qu’une seule fois, à cet endroit, dans l’Eglise le 1 XI 1974, à 20 heures, pendant le Salut du Sacrement. Au moment où le prêtre lève l’ostensoir pour bénir. un halo de lumière se forme à l’endroit du Saint Sacrement et l’Hostie devient étincelante de rayons tandis qu’une voix demande de répandre le message à toutes les nations.
[2] Né à Valsemé le 18 03 1804, curé de Dozulé le 10 03 1837, il y arrive le 22 03.
[3] L’Eglise posséde également une parcelle voile de la Sainte Vierge apporté par Rollon en 909.
[4] Laplantine F. Les trois voix de l’Imaginaire, Paris, Ed.U. 1974, p.134.
