Le développement social local: un parti pris de changement orienté.
Si la science est constituée par l'ensemble des connaissances et études à valeur universelle et si la recherche en sciences humaines se définit comme l'ensemble des travaux qui tendent à la connaissance de découvertes nouvelles, on peut penser que la prise en compte, par l'évaluation, du sens des pratiques sociales des publics rencontrés évolue la recherche-action, qui emprunte ses cadres de réflexion au courant praxéologique qu’elle dépasse dialectiquement. Au demeurant ne faudrait-il pas plutôt parler là d'Action-Recherche (au sens où l’entendait Kurt Lewin: Action Research). Il va sans dire que ce modèle est à prendre en compte dans les cadres très définis qui ont été décrits par les auteurs qui l'ont théorisée et élaborée. Loin de l'idée séparation, de norme, de contrôle, il s'agit, pour eux, d'une réflexion à construire à partir de pratiques réelles.
Le développement social local est ainsi objet d'une clinique sociale quand il tend à découvrir, à révèler l'inconscient social et culturel des sociétés observées et vécues. Contradictoirement, de plus, la Recherche-Action est bien d'ordre praxéologique, c'est à dire qu'elle vise à modifier, à influer des comportements collectifs. En libérant le potentiel humain elle tend à:
"-analyser les pratiques (du DSL),
-mettre à jour des mécanismes, des structures d'organisation (présentes dans les territoires concernés),
-mettre en évidence des dysfonctions (ex injonctiosn bureaucratiques, confiscation du sens, féodalités locales),
-formuler des besoins réels (ceux des publics),
-créer une oeuvre collective, (mettre en œuvre des partenariats)
-évaluer, souligner les intèrêts, (critiquer les actions porposées et vécues )
-entretenir un rapport dialectique avec le groupe, (conflit) ".
Certes une recherche-action sur le développement social local, pour être lucide, a souvent pour effet de provoquer des conflits débouchant sur des remises en cause radicales des façons de voir, d'être et de faire des partenaires concernés, même quand nous pensons, avec Jacques Ardoino, que si, dans ce type de travail, on peut évoquer le social, on ne peut ni le convoquer ni le révoquer.
Si l'on définit la Recherche-Action, comme le fait René Barbier, par un partage historique et par une production de sens et de connaissance et aussi de changement social et culturel, il n'en reste pas moins que le simple fait de tendre à la réhabilitation de l'Imaginaire d'une partie des communautés humaines concernées comme la réappropriation rendue envisageable, imaginable, des conditions de leur citoyenneté, sont en effet de cet ordre.
Ce type de recherche–action peut avoir deux effets:
- tendre à apporter une contribution aux préoccupations pratiques de personnes se trouvant en situation problèmatique (que devient le développement local ? comment faire pour qu'il survive en tant que pratique socio-culturelle et en tant que mode d’investigation scientifique ?),
- participer au développement d'une réflexion sociale par une collaboration qui les relie selon un schèma éthique mutuellement acceptable.
Ce faisant, nous aurons le sentiment de contribuer à mettre au jour la violence institutionnelle dont les situations du développement local sont souvent le témoin des rapports individuels et sociaux, du désir qui circule entre les hommes qui le font.
Le changement s'oriente alors vers une retour au coeur des processus, il se référe au sens, il reste provisoire, soumis aux aléas, à l'incertitude. Il s'appuie sur le dépérissement des formes instituées ou dépérissement institutionnel, processus historique lié à la transformation des ensembles sociaux et au passage d'un mode de production à un autre. (Lapassade).
Edgar Morin, pour sa part, souhaite dépasser une "conception insulaire de l'homme"(17), close sur l'organisme, pour en arriver à une ouverture du concept de vie et du concept d'homme comme condition du développement de la science de l'homme, d'une véritable anthropologie. A l'inverse d'une conception du développement asservie aux impératifs de rendement et de production et dont le DSL reproduirait les modèles, la "perspective de développement social global;" débouche, par le jeu de la création dialectique et de la réappropriation critique des conditions de vie, sur la construction et l'invention d'une société différente18.
Gilbert Durand fait ainsi appel aux ressources de l'Imaginaire pour contrebalancer une attitude pragmatique et aboutir à un humanisme planétaire fondé sur le consentement et la communion archétypale des âmes.
Contrôler ou évaluer ?
Ceci nous améne à reconsidérer la fonction de l'Evaluation dans les pratiques du DSL..
S'il appartient à chacun de tenter de "s'autoriser à devenir soi-même son propre auteur", la mission de l'Evaluation-processus sera de favoriser le développement personnel, politique et social, de telle manière que chacun assume "le plein exercice de ses droits compte tenu du respect des obligations que la solidarité sociale lui impose(18)".
Il s'agira d'accéder à la reconnaissance des liens sociaux interindividuels, de l'interdépendance, à l'autonomie par l'éveil de la conscience critique et celle de la maturation psychologique et relationnelle des individus, leur appropriation des mécanismes de décision économiques et politiques par la formation.
Au service de cette finalité, l’agnetde DSL mettra en place des dispositifs facilitant un travail à partir des données de l'Imaginaire: Le recueil et la mise à jour de ses productions par le moyen des méthodes biographiques, des journaux institutionnels, témoignent du sens que peuvent prendre, à les rapprocher et à les confronter, des récits de vie qui se trouvent parler de choses vécues au niveau le plus archaïque. C'est en ce sens qu'Ardoino réclame des chercheurs en sciences humaines et sociales une culture du doute, une "méthodologie de la suspicion" (=voir en dessous), une capacité à saisir ce qui n'est pas donné immédiatement.Pour faciliter ce travail, un certain nombre de procédures peuvent être employées qui sont autant de moyens d'extériorisation des productions de l'Imaginaire social:
- observation-participante,
- sociodrames et techniques sociométriques,
- méthode des cas, récits de vie, etnométhodologies,
- repérage des dynamismes transformateurs: le rôle de la vie associative
autant d'objets intermédiaires que peut proposer l’agentde DSL pour rouver une expression symbolique des conduites sociales, interréagir avec la société étudiée, les groupes sociaux constituant pour tous une sorte de "sas Imaginaire-Réel"(21).
C'est le recours, dans les pratiques d'évaluation, à la fonction de l'Imagination créatrice. Le processus de symbolisation n'est pas absent de son approche qui tend à mettre en place une logique des antagonistes, le mythe étant considéré par lui comme "ultime discours" et "l'Imagination contrepoids axiologique de l'Action"27.
Cornélius Castoriadis écrivait "l'homme ne peut exister qu'en se définissant chaque fois comme un ensemble de besoins et d'objets correspondants mais dépasse toujours ces définitions ,et s'il les dépasse, c'est parce qu'elles sortent de lui-même (..), qu'il les fait en faisant et en se faisant et qu'aucune définition rationnelle, naturelle ou historique ne permet de les fixer une fois pour toutes"(29). Il remarquait que chaque société élabore son image du monde, vision plus ou moins structurée de l'expèrience humaine, en utilisant le donné, le subordonnant à des significations qui ne relèvent pas du rationnel mais de l'Imaginaire et liant, à l'évidence, pour chacun image de soi et image du monde(30).
Ces histoires de vie, ces situations du quotidien, cette sociologie du sensible (Pierre Sansot), cette connaissance ordinaire (Michel Maffesoli), produisent du sens, ne serait-ce que dans leurs conditions les plus banales, triviales, d'émergence justement parce qu'elles sont travaillées, agies par un magma de significations potentielles avec lesquelles l’agent DSL peut entrer en vibration, grâce auxquelles il peut trouver la possibilité d'aider les groupes sociaux à exprimer leur différence, à communiquer.
On comprend dès lors le parti-pris d'implication résolument affirmé commemoteur du DSL qui en fait le "nouveau nom de la compréhension". Hors de cette démarche, il n'est en effet pas d'intériorisation possible et le savoir produit ressortit plus, comme le note très justement Nicole Mosconi(35), de la clinique sociale.
Une telle attitude humaine et méthodologique, pour qui s'intèresse au DSL nous permet d'imaginer l'Evaluation comme mise en application d'une "ratio nova" dont on voit bien qu'elle s'oppose en tous points à la "ratio rationalis" d'une praxéologie qui n'échappe pas elle-même, tant dans ses visées déclarées que dans ses modalités de mise en oeuvre, à l'Imaginaire et qui procéderait d'un mythe très contemporain, celui de Jessé habité par les impératifs du progrés.
Dans une visée praxéologique, l'évaluation prend nécessairement les formes du contrôle, elle se développe dans l'orbe du schéma fins-moyens, comme le fait remarquer Francis Imbert37.application de préceptes et de moyens qui leur seraient subordonnés en partant d'un point de vue extérieur et général, vérification des procédures qui permettent la vérification d'une conformité plus que l'émergence progressive du sens.
L'activité humaine, à l'inverse, doit être reconnue comme "le produit d'être de sensation, du composé de forces non-humaines du cosmos, des devenirs non humains de l'homme et de la maison ambigüe qui les échange et les ajuste, les fait tournoyer comme des vents"38. Elle est la résultante de processus au croisement des impératifs bio-psychiques et des intimations du milieu naturel et socio-culturel. Elle doit être prise en compte dans la complexité de ce qui constitue dans une perspective dynamique, le trajet anthropologique.
Le dépassement de cette opposition d'ailleurs apparente réside sans doute dans les capacités de dialectisation d'impératifs complémentaires obéissant aux lois de la raison et à celles de l'Imaginaire, elle réalise, de fait, dans:des proportions jamais définitives l'ambition toujours située dans l'inachévement de la nécessaire gestion des contradictoires.
Une visée: l'autonomie des personnes et des groupes.
L’agent DSL aura donc à coeur de repérer, au sein de son activité, ce qui structure, ce qui institue, ce qui est de l'ordre du commencement, et ceci à trois niveaux:
a) individuel: en ayant à coeur de ne pas se prendre pour ce qu'il n'est pas, et ceci revient à lutter contre un Imaginaire définissant la réalité à sa place, à se donner toutes possibilités d'actualiser, de mettre à distance, de transformer le cours des choses, le discours de l'autre en discours du sujet.
b) social: car l'action inter-subjective est possible, c'est la mise en actes d'une politique de liberté, par additions des réseaux collectifs, des nouveaux modes d'échanges sociaux, ainsi, il y a déjà, sans doute, dans le groupisme, dépassement possible mais non suffisant de l'aliénation,
c) opératoire, par la praxis sociale et culturelle.
De fait, face à l'humain impersonnel, devant des structures données, solidifiées, les collectifs anonymes, la société technologique qui n'est qu'induction, mystification et violence, devant les obstacles économiques, étatiques et le régne prévalent de l'Organisation, de l'individualisme, il importe de faire advenir le nouveau, visant le développement de l'autonomie comme fin, par une activité consciente, lucide, du surgissement d'un nouveau savoir, celui qui émerge des activités elles-mêmes, ancrées sur des dispositifs fondés plus sur des processus, sur l'inachévement, les rapports d'extériorité-intériorité, entre l'universel et le terrain que sur des procédures, des combinatoires, des aménagements que nous opposons aux dérangements et déménagements de l'histoire.
Ceci exige de savoir repérer ses propres investissements, se distancier en même temps, mettre en jeu délibérément mais sous contrôle l'Imaginaire, aprés repérage des dynamismes organisateurs, de la convergence des symboles.
L’agent DSL prend le réel en considération pour ce qu'il est (contexte) aboutissant méthodologiquement et opérativement, à une production de sens par le conflit dialectique, l'argumentation et l'analyse qui débouchent nécessairement sur le dépassement de l'aliénation, permettant l'élaboration du discours de l'autre.
Le développement social local est de ce fait une praxis d'intervention marquée par les politiques du moment, au delà de l'observation partielle des facteurs en jeu, de l'examen des normes de conformité aux programmes natiionaux et internationaux , lesquels ne font jamais apparaître les mécanismes concommittants aux transformations sociales (parenté, voisinage etc..). Trois impératifs y contribuent :
- un discours critique qui montre les objectifs réels , les faiblesses, les acteurs du changement, les critéres sociaux d'évaluation des projets,
- un discours techniciste qui tend à promouvoir des actions de formation, de sensibilisation, d'alphabétisation, de santé, d'animation, d'aménagement, l'enquète sociale servant alors à valider des méthodes pour penser le changement
- une pratique du DSL tendant à la sensibilisation des populations dont on analyse attentes, besoins, aspirations au changement et pour en mesurer les effets , la capacité de participation, d'adhésion.
