IFORIS Angers .
Intervention EGOC.
Cours de Mr Georges Bertin.
2005.
Territoire et DSL.
Définitions du territoire.
Le territoire désigne une zone géographique donnée, limitée le plus souvent par la composition du milieu ou la séparation entre deux milieux.
Écologie : un territoire désigne la zone de peuplement d'une espèce végétale ou animale. Le territoire est également un milieu de vie, un lieu de reproduction d'une espèce animale ou de l'homme
Géographie : un territoire est un espace à métrique topographique (métrique caractérisée par la continuité et la contiguité). Le territoire désigne une zone géographique donnée, limitée le plus souvent par la composition du milieu ou la séparation entre deux milieux.
La référence aux "territoires" s'élabore une nouvelle culture, une nouvelle forme de rapport au monde, basée sur une posture d'acteur, sur des relations de partenariat, entre les hommes, et avec la nature.
Face à de tels enjeux, il est important de ne pas sous-estimer les résistances au changement qui, par nature, sont très insidieuses, elles s'immiscent au cœur des entreprises les plus délibérément novatrices.
On essaie en général de changer au moindre coût, de passer dans la nouveauté avec le maximum de ses vieilles habitudes.
Social : C'est une nouvelle notion, encore indéterminée, qui est en train d'émerger sous nos yeux avec le passage des sociétés industrielles à une forme de société encore incertaine (post-industrielle). Pour Alain Lipietz, c’est une construction sociale fondamentale, le produit de la lutte des classes . Il n’est pas neutre et ne doit pas rester un parent pauvre de l’analyse socio-économique.
On peut marquer quelques tendances qui influent sur cette notion :
- le temps passé au travail tend à diminuer :
- dans la journée de travail,
- dans le cycle de vie,
- la production se tourne vers le service,
- la durée de vie s'allonge,
- le temps investi dans la formation et l'acquisition des qualifications augmentent,
- une part plus grande de la population active est au travail, cachée derrière les réalités du chômage,
- la coupure nette entre travail et hors-travail, la référence comme mode intégrateur principal, tend à s'effacer.
Les mutations de notre société amènent les exclus à définir leur place de citoyens, leurs droits à l'expression, à la parole, au regard et à l'action sur un terrritoire caractérisé par la mise en commun de:
- l'apport des compétences et des savoir-faire des membres,
- la réflexion avec les partenaires sociaux,
- le dialogue avec les élus.
A LA QUESTION "QU'EST CE QU'UN HOMME ?"
L’espace répond ; un travailleur (les politiques sociales indutrielles naissent aux marges du travail et dans le droit social).
LE TERRITOIRE ESSAIE DE BALBUTIER : UN CITOYEN.
Dans la société féodale la distance statutaire etait consacrée par le droit (société à ordres). Les distances géographiques et les distances sociales se font sur des formules de proximité : N'importe quel individu est potentiellement en relation avec n'importe quel autre, e seigneur a des relations de face à face avec n'importe lequel de ses sujets, voire des serfs. Le terroir c'est une forme d'organisation politique, une économie peu ouverte sur l'extérieur, des techniques particulières pour l'agriculture et l'artisanat, un système de croyance locale, et une langue particulière. Les terroirs sont donc des communautés où les facteurs d'identification des individus forment un ensemble fortement intégré.
Le politique, l'économique, le culturel concourent à une définition intégrée du lien social. Cette forme d'intégration est caractéristique des sociétés rurales. La forte intégration de tous les facteurs sociaux dans une même échelle géographique caractérise le rapport territorial dans le terroir.
A LA QUESTION " QU' EST CE QU 'UN HOMME ? " LE TERROIR REPOND : " C'EST UN MEMBRE DE LA COMMUNAUTE ". Il n'y a pas de politique sociale dans les terroirs, l'intégration étant donnée d'avance inscrite dans le sol.
Aujourd’hui, tout en étant marquées de ces représentations, les politiques sociales se défont dans leur forme classique en se territorialisant.
LA POPULATION ET L'EXCLUSION.
Pour la population la principale cause d'exclusion est le chômage : Le chômage est considéré comme la priorité à laquelle devraient se consacrer les hommes politiques. Or la population juge "pas très efficace" ou "pas efficace du tout" l'action en ce domaine. Il existe un sentiment d'inégalité et d'exclusion qui déstabilise en profondeur les rapports sociaux. Il y a "désenchantement libéral" et absence de modèles politiques alternatifs. Les scénarios politiques ou sociaux de réponse à la crise deviennent imprévisibles à tel point que 40 % des actifs se sentent en situation ou risque de vulnérabilité économique et sociale, laquelle nourrit l'exclusion citoyenne. "PLUS PERSONNE N'EST A L'ABRI".
+ 55 % disent avoir peur de devenir eux-même des exclus, c'est à dire des chômeurs de longue durée ou des personnes sans logements.
+ 54 % des salariés craignent de perdrent leur emploi dans les mois à venir. L'exclusion n'apparaît plus stigmatisante. La peur de l'exclusion touche les inclus. Le luxe suscite avant tout la révolte (30 % ) plus que le rêve (19 % )
On aboutit à la CRISE MORALE constatée de nos jours.
Incapacité du monde politique à combattre l'exclusion :
" depuis le siècle dernier les choses n'ont pas changé en profondeur, les inégalités étant toujours très grandes ".
40 % des cadres et 61 % des ouvriers font ce constat pessimiste.
" Les choses ont tendance à aller plus mal "(70 % de la population).
Les citoyens ont constaté que leurs conditions d'existences étaient de moins en moins liées à leurs choix électoraux, et de moins en moins dépendantes de leurs qualités personnelles. La pertinence du discours managérial sur la "compétence" et le "risque" qui assureraient la promotion des individus et profiteraient à l'ensemble de la collectivité, à tendance à s'affaiblir. La pauvreté est de moins en moins considérée comme un accident imcombant aux individus eux mêmes, c'est à la société qu'elle est désormais attribuée (73 %), mais on observe en parrallèle une ABSENCE D'ALTERNATIVES POLITIQUES. On constate une radicalisation d'attitude à l'égard de la société :
- 45 % veulent la changer complétement,
- 40 % la réformer,
- 11 % ne veulent pas la changer du tout.
Mais la combativité sociale reste faible bien que vigoureuse. Le citoyen n'est pas résigné, il cherche des issues à ses problèmes. Il y a silence sur l'exclusion collective de fractions entières de la population vivant en France. On renie le mythe égalitaire , on avalise une société française à plusieurs vitesses. L'exclusion résulte d'un processus qui marginalise collectivement des fractions entières de la population, implantées sur des territoires bien déterminés. ( Il n'y a pas de "pays pauvres" mais des "pays de pauvres"). La dangerosité est passée des classes laborieuses aux groupes oisifs, on assiste à l'apparition d'un consensus entre les élus locaux et nationaux pour disperser les exclus, afin d'éviter les explosions sociales (1992-1993).
Trop tard, malgré le mot d'ordre général de rééquilibrage, les territoires de l'exclusion sont bien là, et les exclus ne manquent pas de le rappeler.
On voit bien :
que les structures anciennes se défont, que le rapport au travail cesse d'organiser la totalité de l'espace public. Par contre le monde en train de naître est encore en gestation :
- Le territoire et l'insertion esquissent un monde social encore inconnu.
- Les formules du lien social ne sont pas encore énonçables.
Dans ce manque de perception se glisse l'enjeu d'une reconquête où le politique et le religieux affirme la prétention à en dire le sens. La conception du territoire est cet enjeu : la capacité des sociétés à réinvestir le lien social, le lien au territoire, comme espace public, lieu de formation de l'opinion publique et de la décision collective par la discussion.
Question : comment gérer des lieux conçus comme des espaces dans une logique de territoire ?
La définition du territoire est un préalable décisif.
Lors de l'étape fondamentale de définition et de délimitation du territoire à étudier, surgissent, au sein des équipes sociales, des divergences qu'il est important de mettre à plat pour repérer les écueils à éviter ou plus exactement les représentations premières qui risquent de faire obstacle et qui hantent tous les esprits, aussi bien celui de l'élève, que celui de l'enseignant, du décideur ou du chercheur.
Les conceptions premières
Voici quelques unes des conceptions qu'on peut repérer à l'œuvre lors de cette première étape :
- la tentation naturaliste : pour beaucoup, le territoire est assimilé à un milieu naturel, à une étendue dont l'unité se définit à partir d'un critère d'ordre naturel
- le territoire à la carte : pour d'autres, le territoire est une portion d'espace terrestre indéterminé que l'on peut définir en fonction du thème, ou de contingences inhérentes à la situation d'étude : "bassin versant" quand on s'intéresse à l'eau, canton parce que les statistiques disponibles sont à l'échelle cantonale...
- la perspective égocentrée, (le territoire défini par rapport à soi), dans ce cas on se demande quel territoire on va choisir, entre plusieurs qui bien entendu ne coïncident pas !
- le territoire "aire d'influence" : la perspective égocentrée se croise parfois avec l'approche économique en terme de filière ou de zone de chalandise, dans ce cas on définira le "territoire de l'exploitation", comme l'aire géographique de ses principaux fournisseurs ou clients, le "territoire du lycée" comme sa zone de recrutement...
- le territoire comme un isolat : une fois défini, le territoire a souvent tendance à être considéré comme une île, isolé de l'extérieur, non intégré dans des réseaux, perçu à son seul niveau d'échelle.
- la confusion entre opinion (les représentations premières des différents individus) et concept (élaboré par une communauté de chercheurs) : il arrive souvent que face à la diversité des représentations, la définition retenue soit le résultat d'une tentative de synthèse visant à concilier tous les points de vue ou d'un rapport de forces imposant l'un d'entre eux, sans qu'à aucun moment on les ait confrontés aux travaux des chercheurs spécialistes de ce sujet.
Le concept de territoire : l'apport des sciences sociales
Si le concept de territoire a été depuis longtemps utilisé par les sciences politiques, les travaux d'éthologie (sur le territoire des animaux) ont contribué à réintroduire de façon nouvelle les notions de territoire et de territorialité dans les sciences humaines et sociales : la philosophie, l'anthropologie, la sociologie, la géographie, pour ne citer qu'elles, s'en sont emparées récemment. Certes leurs approches ne coïncident pas, mais toutefois une forme de consensus apparaît.
Le géographe Di Méo retient quelques points essentiels : "le territoire témoigne d'une appropriation à la fois économique, idéologique et politique (sociale donc) de l'espace par des groupes qui se donnent une représentation particulière d'eux mêmes, de leur histoire, de leur singularité." Tout espace n'est donc pas territoire, et la plupart des territoires contemporains sont en cours de recomposition. Le territoire, c'est d'abord une idée, la volonté d'un groupe social de tisser du lien social localisé, de créer des solidarités à l'échelle locale, de se vouloir co-auteur d'un développement de proximité.
"L'intense actualité" de ces nouveaux territoires ne signifie pas qu'il n'ont pas de passé, ce passé, omniprésent dans les héritages qu'il a laissés, est mobilisé, recomposé, par les acteurs au service de leurs stratégies actuelles de construction territoriale.
Le territoire se repère à différents niveaux d'échelle de l'espace, "du champ de la localité à l'aire de l'Etat-nation, ou à celle des entités plurinationales", ces différentes échelles s'emboîtent mutuellement et la pratique du changement d'échelle est primordiale pour lire l'échelon local.
Le territoire est "multidimensionnel" : espace "vécu", espace "social", conjuguant les dimensions identitaire, symbolique, politique, temporelle, il "participe de trois ordres distincts" :
- l'ordre de la matérialité, de la réalité concrète de la "terre",
- l'ordre de la psychologie individuelle, de la "relation existentielle de l'individu à son espace"
- l'ordre des "représentations collectives sociales et culturelles".
Il apparaît donc qu'une équipe sociale n'a pas vocation à définir "son" territoire. Son premier mouvement doit être de se mettre à l'écoute de ce qui se passe au niveau des acteurs locaux, de repérer les stratégies et les solidarités à l'œuvre localement et l'échelle à laquelle elles tentent de s'organiser. On comprendra que le territoire ainsi défini requiert une méthode d'approche qui permette de saisir la dynamique sociale et spatiale et de conjuguer sans les exclure les diverses dimensions. Or si, sur le terrain social, les divergences sont nombreuses pour définir le territoire, l'unanimité, généralement, se réalise beaucoup plus vite autour de la méthodologie.
La lecture de paysage a quelque chance de contribuer à l'approche renouvelée du territoire si le paysage est "interprété" comme "signe et signature de l'action d'un groupe social", comme "image symbolique du territoire" au même titre que les autres images produites par les divers acteurs du territoire. D’où repérage des images symboliques à l’oeuvre.
De l'inventaire...
Fréquemment, en dépit de la nécessité proclamée d'une approche globale, on en revient très vite, à la méthode analytique, on découpe l'objet d'étude, en sous unités spatiales, ou en sous thèmes que l'on répartit entre les groupes sociaux. La perspective est donc celle d'un inventaire. Or, l'inventaire juxtapose des faits, fournit au mieux des constats Le plus souvent organisés selon la catégorisation binaire classique "atouts - contraintes"). L'accumulation d'informations sur le territoire permet d'écrire une monographie détaillée, de faire une exposition, bref de produire du "savoir sur" le territoire. Mais ce savoir, digne d’intérêt, n'est pas du même ordre que celui qui entre en jeu dans un diagnostic. La représentation classique "informative" du savoir social risque fort de se mettre à fonctionner comme obstacle à la construction de savoirs opérants, mobilisables dans les opérations d'évaluation et de prise de décision.
...à l'approche problématisée.
Le diagnostic du territoire débouche sur des prises de décision (dans la perspective, sur des projets de réorientation des choix stratégiques des collectivités). La valeur et l'efficacité des solutions préconisées dépendent essentiellement du degré de pertinence du problème posé au départ. Dans un diagnostic, c'est le moment de la construction du problème qui est décisif. Dans la vie en effet, les problèmes ne se présentent jamais tous faits, ils doivent d'abord être construits. On ne peut pas construire un problème, en se mettant en position d'observation "neutre", d’où l’analyse de l’implication, les journaux institutionnels comme outils etc…sans questionnement, et en accumulant le maximum d'informations sur un sujet. La construction d'un problème suppose de "relever des traits singuliers, des points remarquables, des évènements cruciaux, de les organiser en un système cohérent et d'en discuter en équipe les implications possibles. Alors seulement vont naître des hypothèses qu'il faudra tester".
Il s'agit d'abord de cerner la problématique centrale du territoire. La (ré)introduction récente du concept de "territoires" (le pluriel est important) dans le champ de l'aménagement, n'est pas simple effet de mode, elle correspond à une nouvelle façon de poser le problème du développement social local. Le "territoire" marque l'avènement de la dimension sociale et culturelle, fait place au vécu, aux représentations des hommes, à la dimension symbolique, il véhicule des valeurs nouvelles : "contrat naturel", démocratie de proximité, développement solidaire et durable.
Pour dégager les caractéristiques du concept, on pourra tirer grand profit d'une analyse comparée de cas divergents, par exemple : un terroir en cours de déstructuration, une zone industrielle des années 1960-70, un technopole, une communauté de communes à forte dynamique socio-spatiale etc... En d'autres termes, il s'agit de répondre à la question :
à quelles conditions peut-on dire qu'il y a "territoire" ?
Il y faut au moins, un groupe social enraciné dans un espace, mais cela ne suffit pas, il faut que ce groupe ait tissé et produise dans le présent de la cohésion sociale. Cette cohésion se fonde sur de l'identité collective construite à partir du patrimoine naturel et architectural, de l'histoire, et d'activités emblématiques du présent. Elle se traduit dans l'image construite du territoire, qu'aménagements paysagers, logos, publicités, contribuent à élaborer et à diffuser. Il y faut une synergie des actions et des stratégies des acteurs au service d'un projet de développement solidaire, plus forte que les tentations centrifuges, il y faut une institutionnalisation politique ?... etc.
Au lieu de l'inventaire thématique, peu générateur d'hypothèses d'action novatrices, il paraît préférable d'entrer dans un territoire par une série de problèmes pertinents qui déclinent un questionnement central du type : cette portion d'espace est-elle en train de devenir un territoire ? quelles solidarités se mettent en place ? Lesquelles faudrait-il développer pour permettre un développement durable ?
Une réponse : LA SOLIDARITE
1. SOLIDARISME: Doctrine qui fait de la solidarité le principe de la morale, de la politique et de la science économique, considérées comme normatives. (voir L. Bourgeois, Morale de la solidarité / 1907).
SOLIDARITE:
A/ PREMIER SENS :
Devoir moral d'assistance et dépendance réciproque. Devoir moral d'assistance entre les menbres d'une même société, en tant qu'ils se considèrent comme un seul tout: " J'ai le premier emprunté aux légistes le terme de solidarité pour l'introduire dans la philosophie, c'est-à-dire suivant moi dans la religion: j'ai voulu remplacer la charité du chistianisme par la solidarité humaine, et j'ai donné de celà mes raisons dans un gros livre".
(Pierre Leroux, La grève de Samarez, Tome I, p 254).
Il s'agit "de l'humanité" 1840. Il y distingue d'ailleurs la solidarité au sens de la dépendance réciproque, et la solidarité comme devoir. Dépendance réciproque, caractère des êtres ou des choses liés de telle sorte que ce qui arrive à l'un d'eux retentisse sur l'autre ou sur les autres. Terme de sens extrêmement large et très employé, surtout depuis Auguste COMTE: " Lorsque cette solidarité spontanée de la science et de l'art aura été organisée..." (Discours sur l'esprit positif, §22).
B/ DEUXIEME SENS :
Devoir moral inter-génération qui est censé résulter de ce fait que les générations présentes ont une dette à l'égard du passé. "La solidarité-fait, la solidarité-devoir, ne confondont jamais l'une et l'autre ;ce sont des contraires, mais il est indispensable de constater la première pour appercevoir la nécéssité morale de la seconde". (Philosophie de la solidarité, p.13).
En un sens unilatéral: " Sur le cadran d'une montre, l'aiguille des minutes entraîne ou conduit l'aiguille des heures, sans que celle-ci conduise l'aiguille des minutes. En d'autres termes, le mouvement de l'aiguille des heures est solidaire de celui de l'aiguille des minutes, tandis que le mouvement de l'aiguille des minutes est indépendant de celui dde l'aiguille des heures".(Cournot, Traité, Ch.VI §52.
Cet emploi du mot s'accorde mal avec l'étymologie. Il est cependant très usuel pour désigner la dépendance qui existe entre les générations successives dans une société. Autrement dit pour représenter l'idée d'Auguste COMTE, d'après laquelle "dans chaque phénomène social, surtout moderne, les prédécesseurs participent plus que les contemporains" (Politique positive, discours préliminaire, ch.I, p.364).
Mais lui-même désigne plutôt cette dépendance sous le nom de continuité, et réserve celui de solidarité à la dépendance qui résulte d'actions réciproques: cette continuité nécessaire manifeste mieux que la simple solidarité combien la vie collective est seule réelle, la vie individuelle ne pouvant exister que par abstraction". Le vrai sentiment social, d'abord de solidarité, et puis surtout de continuité..." Une telle continuité successive caractérise davantage la vraie religion que la solidarité actuelle".
En conclusion " Chaque génération doit rendre gratuitement à la suivante ce qu'elle-même reçu de la précédente", d'où les sens suivant:
- Devoir de solidarité,
- Solidarité devoir,
- Solidarité.
Le rapport au territoire doit donc être examiné sur ces critères devenus instruments d’évaluation destinés à penser les spécificités de chaque territoire. Il peut être le lieu d’un nouveau dynamisme.
Territoires ou communautés de devenir, l’alternative d’une mutation ?
Quand on dit territoire à quoi pense-t-on ? A une représentation cartographique qui va accomplir ce contre Sens : la carte est le territoire (sans les encombrants indigènes). A quelles choses, quelles circulations, quels flux, quels équipements ; le bonheur des techniciens et gestionnaires. Quelle procédure, quel guichet, quelle subvention, quelle influence le petit jeu des petits pouvoirs. Quand on dit territoire on peut penser communauté humaine, celle qui l’habite et y engage son destin en commun dans le Sens du bien commun. Voilà le champ des affaires humaines ouvert. Il ne reste plus qu’à renouveller les compétences mal préparées à une telle découverte.
La mise en oeuvre des politiques publiques se heurte bien souvent à un défaut d’appropriation par les acteurs locaux.
On doit en déduire immédiatement qu’il y a une divergence d’appréciation entre ceux qui mettent en oeuvre les politiques publiques et ces acteurs locaux à tel point qu’ils ne peuvent les faire leur.
On assiste malheureusement à des jugements rapides stigmatisant le manque de compétence, d’honnêteté, responsabilité des responsables locaux.
De cette disqualification naît le doute sur la question du choix des interlocuteurs locaux. On voit émerger alors l’hypothèse que la population serait, elle, favorable à une appropriation de la politique publique et qu’il faudrait trouver d’autres représentants qui seraient le gage de sa participation.
Concrètement ce sont les élus qui sont remis en question et particulièrement les maires.
Or il y a un problème fondamental qui échappe à l’analyse c’est celui du champ d’application des politiques publiques.
LA LOGIQUE DE TERRITOIRE.
La tendance est bien souvent à définir un territoire sur lequel va s’appliquer la politique publique.
Chacun s’applique à découper le territoire selon ses propres rationalités. On assiste à une profusion de découpages : pays, bassins hydrographiques, bassins de vie, d’emploi, parcs, zones de services qui se superposent aux communes, communautés de communes, syndicats de communes, départements, régions...
En général sont associés un territoire et une procédure, cette dernière justifiant le découpage et le territoire délimitant le champ local d’application de la procédure.
Nous sommes là dans un schéma traditionnel de l’aménagement du territoire où la structure rationalisante de la procédure est destinée à structurer rationnellement le fonctionnement du territoire.
On ne peut pas ne pas remarquer la prolifération des procédures et des découpages territoriaux si bien que le même lieu peut être le théâtre de plusieurs découpages, plusieurs procédures et quelques fois sur le même thème (par exemple l’aménagement du territoire).
C’est là le signe d’une crise qui est liée à la mutation profonde de notre époque.
L’analyse des stades d’évolution des sociétés humaines jointes à la prospective de la mutation actuelle peut se résumer ainsi (travaux de l’Institut Cohérences) :
Le premier stade est celui des sociétés archaïques dont le lien est un lien d’appartenance fondé sur les affects et sur des rapports d’inclusion/exclusion. Le "territoire" est le champ de l’appartenance (on appartient au territoire comme il vous appartient).
Le second stade est celui des sociétés primaires dont le lien est un lien de cohabitation fondé sur les rapports matériels de production et d’habitation avec une priorité pour les soucis de subsistance et de sécurité. Le territoire est de nature physique et il est le lieu de ressources et de protection.
Le troisième stade est celui des sociétés secondaires dont le lien est un lien d’identification fondé sur l’adoption de références communes notamment dans la modélisation du fonctionnement collectif. Les territoires sont plus d’ordre juridique en tant que champ de validité d’une règle communément adoptée et contribuant à la définition de l’identité collective.
Arrêtons nous là un instant sur ces premiers stades pour noter que l’évolution n’élimine pas les stades antérieur mais permet de les investir dans des niveaux d’évolution et de maturité humaine supérieurs par lesquels il est alors possible d’en assurer une certaine maîtrise.
Notre civilisation a atteint depuis longtemps le stade secondaire et c’est bien par la rationalisation qu’elle a permis d’accéder à un certain niveau de maîtrise.
Cependant la crise actuelle fait apparaître une disjonction entre les niveaux.
Les représentations et règles secondaires semblent devenir impuissantes pour maîtriser le niveau factuel plus matériel et les défaillances de ce dernier (crise économique, chômage) le rendent impuissant à réguler le stade archaïque qui émerge dans nos banlieues comme en Europe et ailleurs.
Il y aurait beaucoup à dire sur les sources de ces défaillances, cependant on observera que la prolifération des procédures et des découpages territoriaux tous plus rationnels les uns que les autres, semble être une réaction à leur perte d’emprise sur le réel. De ce fait on peut se demander si dans certains cas il ne s’agit pas principalement de tentatives d’emprise. Le jeu consisterait alors pour chacun de tenter d’imposer son découpage pour y placer sa ou ses procédures et y exercer un pouvoir.
Dés lors on est moins étonné de la disqualification des représentants élus, élus eux par les populations. Ils représentent en effet un réel humain qui ne correspond pas aux modèles et aux rationalités que l’on veut imposer d’autant plus fortement que l’on en ressent la carence. La raison devient quelquefois source de déraison et les "mesures" prises, vecteurs de démesure c’est-à-dire de perte de contact avec la réalité des hommes vivant sur les territoires. Cependant il nous faut introduire une explication à ce dysfonctionnement, aggravé sans cesse par les tentations de réparation toujours par les mêmes moyens (encore plus de ce qui est cause du problème).
C’est celle de la mutation qui nous vient et qui est dépassement du stade secondaire. Nous rentrons dans une nouvelle ère dont les clés sont toutes différentes et on peut se demander si le phénomène précédent n’est pas le signe d’une résistance à ce dépassement, la société réelle étant par certain aspect en avance par rapport à ceux qui veulent lui appliquer des formules devenues inadéquates.
La logique de territoire est devenue trop souvent l’expression d’une tentative sans issue de retrouver une maîtrise perdue.
LA LOGIQUE DE COMMUNAUTE.
La première considération à faire est qu’une politique est par définition affaire de la cité (polis) et son caractère public renforce le fait qu’elle concerne la communauté. Localement la cité est soit une ville soit un pays mais toujours une communauté humaine, c’est cela le champ que lui conteste implicitement la logique de territoire.
La seconde considération est liée au fait qu’il y a dans notre pays une certaine réticence par rapport au terme de communauté, rapidement associé à ce que nous avons signalé comme société archaïque. C’est une position dont les fondements seraient à justifier au-delà de la pétition de principe et qui a pour inconvénient de masquer l’essentiel et particulièrement l’essentiel de la mutation actuelle.
Disons le clairement nous entrons dans l’ère des communautés de devenir. Une communauté de devenir se conçoit comme le rassemblement d’hommes liés par le devenir qu’ils partagent. Plus précisément on doit le comprendre comme une communauté de Sens, Sens partagé, Sens du devenir, Sens des valeurs communes, Sens des logiques et rationalités culturelles, Sens d’une vocation collective, Sens d’un développement, Sens d’une évolution progressive. Sens du bien commun. Ce qui est mis en commun, lien fondateur, c’est le Sens dans lequel chacun peut s’engager. Le Sens du bien commun n’est pas d’abord une "chose" commune mais la direction dans laquelle le bien de chacun est recherché.
L’âge des communautés de devenir est aussi l’âge du Sens. Cela veut dire que dorénavant l’essence du politique, c’est le Sens de la communauté de devenir. Une politique publique se définit, au fond, par le Sens dans lequel elle cherche à faire progresser une communauté de devenir et, dans sa forme, par des modalités qui doivent être propres à cette même communauté. C’est le principe de l’appropriation.
Pour qu’il y ait appropriation d’une politique publique il suffirait de s’assurer que son Sens est bien celui du devenir de la communauté, exprimé par exemple par sa logique de développement. On peut espérer effectivement d’une politique publique locale qu’elle soit pertinente par rapport à la communauté de devenir, cohérente par rapport à son développement et performante dans la mesure où elle concoure positivement à ce développement.
Pour qu’il y ait appropriation active il faut en plus que la communauté de devenir en arrive à se faire auteur de son devenir et donc qu’elle s’approprie activement les politiques publiques.
On arrive là sur la question de la maîtrise par la communauté de devenir de cette appropriation.
Il faut comprendre qu’une même communauté de devenir est constituée par des personnes et des groupes humains dont la maturité et la capacité de maîtrise vis-à-vis du bien commun est différente. Cela nous amène à considérer que chaque communauté de devenir se dote dans son histoire d’une structure, d’une distribution des rôles et de représentants élus pour ce qui est des communautés démocratiques. Nous en arrivons à nouveau au problème de la qualification, pour l’appropriation active des politiques publiques, des représentants, élus de ces communautés de devenir, que la logique de territoire et de procédure tend à disqualifier.
A ce stade, il faut préciser de quelles communautés de devenir il s’agit avant d’en venir à la façon dont la logique de communauté doit s’appuyer sur les structures existantes quitte à les faire évoluer.
Une communauté de devenir a une histoire, qu’elle soit ancienne ou jeune. La considération de cette histoire est indispensable à la pensée du devenir et à tout projet qui s’y investi. Dans notre pays, comme beaucoup, la communauté politique de base est la commune, comme son nom l’indique.
Il est de bon ton de stigmatiser le nombre "excessif" de communes. C’est d’autant plus certain pour les logiques de territoire qui y voient une emprise qui fait obstacle à leurs vues.
Les communes peuvent cependant être associées en communautés de communes au tout autre groupement dans la mesure où il s’agit de former entre elles des communautés de devenir.
De même qu’une communauté de devenir n’annule pas, bien au contraire la différence de chacun, de même la personnalité de chaque commune reste, engagée dans son devenir propre, tout en restant engagé dans le devenir commun.
Nous touchons là à une "théorie des ensembles" des communautés humaines qui n’est en aucun cas celle de la juxtaposition ou du découpage de territoires.
A ce propos il faut noter qu’il se constitue aujourd’hui des communautés de Sens sinon de devenir entre les villes du monde, entre des groupes humains qui n’identifient plus forcément leur unité ou leur identité à un territoire physique et qu’il y a déjà un déploiement nouveau où la coalition des intentions humaines forme des communautés plus ou moins fugaces il est vrai mais qui dessinent de nouveaux types de structuration du politique.
Les espaces du politique (et des politiques publiques) ne seront plus seulement des espaces physiques ou même juridiques.
Le développement d’Internet, pour ceux qui sont attentifs à ce qui se développe massivement, en est un laboratoire foisonnant.
Il n’est par contre pas interdit qu’une communauté de devenir, communauté de Sens par essence, se dote de cadres identificatoires, s’ancre dans des territoires physiques et même vive de forts sentiments d’appartenance. Il n’y a là rien d’archaïque, ni de régressif dans la mesure où ce ne sont pas des fondements de la communauté mais des modes d’expression et de réalisation.
Dès lors aussi les cités, les communes, les pays, dans leur évolution, deviennent des communautés de devenir ou découvrent qu’elles le sont. C’est très exactement le phénomène qui se produit, de façon balbutiante quelquefois, mais aussi de façon plus systématique avec la généralisation des questions de développement ou l’émergence d’interrogations locales sur le bien commun.
La logique de territoire, on le constate, se nourrit plus "d’intérêt général" que de bien commun. Les communes ou communautés de communes sont ainsi les lieux propices à l’émergence d’une ère de communautés de devenir. Leur histoire se relit avec l’éclairage d’une culture propre qui s’accomplit dans une vocation, malgré les incertitudes et les errances et qui trouve là les potentiels et les racines d’une projection dans le futur et des moyens d’y parvenir.
Ce sont les clés d’une appropriation active des politiques publiques.
La logique de communauté qui se cherche, s’expérimente et se déploie déjà, y trouve ses méthodes et ses bases.
S’agissant toujours de concourir à une progression, une évolution humaine, alors le cheminement a quelque chose à voir avec un certain apprentissage, une certaine pédagogie (macro-pédagogie). C’est la base d’une méthode d’appropriation active des politiques publiques qui conçoit et dessine les processus culturellement fondés, permettant pour chaque politique publique :
- une appropriation active de la connaissance des problèmes en question, ancrée dans la culture propre,
- une appropriation active de l’engagement selon les voies de la culture propre,
- une appropriation active de la recherche de solutions et des modes de réalisation selon les façons "culturelles" de travailler.
Nous laisserons de côté le problème de la multiplicité des communautés particulières engagées dans une communauté de devenir plus large sachant qu’il faut avoir recours pour cela à une macro pédagogie différenciée pour engager l’appropriation active.
Venons en à la question soulevée précédemment de la qualification des représentants élus dans de tels processus.
Tout d’abord on reconnaîtra que tous les élus n’ont pas une conscience parfaitement claire de leur responsabilité dans une communauté de devenir. Cependant nous voulons insister sur le fait qu’on en trouve plus l’intuition et l’engagement dans cette population que du côté des tenants des logiques de territoire. Ainsi de nombreuses expériences montrent que dans l’esprit il est souvent possible de s’engager aujourd’hui dans de telles voies. Reste le problème de l’aide à apporter pour que les rôles soient de mieux en mieux assumés et notamment par le biais des méthodes d’appropriation active.
Le principe de considération (éthique de la considération qui n’est pas celle de la complaisance pour autant) voudra que pour toute mise en oeuvre locale d’une politique publique on considère d’abord la communauté de devenir que cela concerne. Cela peut d’ailleurs entraîner dans certains cas un travail préparatoire de constitution ou reconstitution d’une telle communauté.
Considérer la communauté de devenir concernée, c’est se préoccuper de sa culture propre, de sa vocation et du sens de ce devenir.
C’est aussi considérer la façon dont cette communauté s’est dotée de structures et de rôles qui constituent l’architecture de toute communauté civilisée.
Le rôle de l’élu (maire) et son conseil est dès lors établi ainsi que celui de toutes les instances de la société constituée, en particulier les services municipaux et les secteurs spécifiques concernés par chaque problématique. Le processus d’appropriation active ne peut pas ne pas intégrer les différents rôles culturellement significatifs sauf à participer à leur disqualification. Bien sûr, il faudra apprécier les difficultés, les obstacles inhérents à toute pédagogie (maïeutique) mais c’est le rôle et le service que peuvent apporter ceux qui ont la charge de la mise en oeuvre des politiques publiques . Il y a là pour les services de l’Etat de nouvelles perspectives. L’émergence de l’ère des représentations nécessitait un Etat capable de cadrer, de structurer les territoires au service des communautés en évolution.
L’émergence de l’ère du Sens et des communautés de devenir justifierait un Etat capable d’aider les responsables des communautés de devenir, les anciennes et les nouvelles a mieux maîtriser ce devenir et à y inscrire toute politique publique.
Le nouveau rôle réclame en priorité cette fois une compétence d’ingénierie humaine, celle des rôles et celle des communautés pour assumer ce service public. Mais l’Etat n’aurait-il pas alors lui aussi à trouver d’autres fondements, en avant de la société risquant sinon de se retrouver en retard et bientôt en conflit.
La culture du service qui s’y trouve, dès lors qu’elle sait s’actualiser, en constituera la meilleure ressource.
Sources utilisées.
Bertin G. (dir) et autres (coll). Développement local et intervention sociale, L’Harmattan, 2003
Gilly et Jung , Proximité secteurs territoires, CNRS. 2004.
Atelier ESPACE DIVERGENCE REFLEXION : Le terroir des captifs, 2004.
Nifle, Roger, Intervenir, Le Journal Permanent de L'Humanisme Méthodologique, 2004.
