Culture et Education au Moyen-Age. 

.Culturanalyse et comparaison des systémes éducatifs.

Cours à l’Université de Caen, C.E.R.S.E. 1991-92.

U.V.302. G Bertin.

   

Culture et Education au Moyen-Age.

  

La Culture médiévale offre pour qui s'intéresse aux systèmes éducatifs un double intérêt.

 D'abord son étude permet de mettre en lumière une période mal connue et souvent décriée dans le langage commun: "nous ne sommes plus au Moyen-Age!" et il aura fallu toute l'érudition et la conviction de grands universitaires comme Gustave Cohen ou Régine Pernoud pour nous décider à "en finir avec ce Moyen-Age là".  La faute en incombe incontestablement à ceux qui restent installés dans leurs certitudes et que Régine Pernoud pensait "incapables physiquement à voir ce qui n'est pas conforme aux notions que leur cervelle a secrétées"([1]).

 Ensuite, au delà des modes et de leurs effets, la période médiévale présente un autre intérêt, c'est qu'elle voit s'ouvrir, s'élaborer puis se résoudre provisoirement pour quelques siècles, un grand débat qui ressurgit aujourd'hui avec d'autant plus d'acuité qu'il a été (-et ceci offre déjà un embryon de réponse à notre première interrogation)- évacué sans procès véritablement instruit, le fameux procès d'Abélard, déjà jugé avant que l'on aie entendu sa défense, en est la forme/figure idéale, en quelque sorte.

 S'affrontent en effet aux 12ème et 13ème siècles occidentaux, deux conceptions de la Connaissance écartelée entre Idées et Choses, entre Imaginaire et Rationnel, entre Réalisme et Mystique, entre Etude de la Nature et Idées, entre Essence et Substance. Il en résultera la constitution de corpus fondés sur le dualisme et l'objectivisme et il n'est pas indifférent de voir à quel point cette question pose à nouveau problème aux chercheurs contemporains s'évertuant à réintroduire le tiers tel Edgar Morin([2]) écrivant: "Il faut désormais accepter une certaine ambiguïté et une ambiguïté certaine. Il faut reconnaître des phénomènes comme Liberté ou Créativité, inexplicables hors du cadre complexe qui seul permet leur apparition...Notre point de vue suppose le monde et reconnaît le sujet. Mieux, il les pose l'un et l'autre de façon réciproque et inséparable... La science occidentale s'est fondée sur l'élimination positiviste du sujet à partir de l'idée que les objets, existant indépendamment du sujet, peuvent être observés et expliqués en tant que tels... Chassé de la Science, le sujet prend sa revanche dans la morale, la métaphysique et l'idéologie. Idéologiquement, il est le support de l'Humanisme, religion de  l'homme considéré comme le sujet régnant ou désirant régner sur un monde d'objets (à posséder, manipuler, transformer). Moralement, c'est le siége indispensable de toute éthique."

 

Michel Serres, tout récemment, se prononçait dans le même sens en critiquant la pensée scientiste[3]:

 " Là, trouver la culture avant tout jugement. Rien, dans les Sciences, n'aide à supporter la finitude ni à penser la mort des enfants, l'injustice qui frappe les innocents, le triomphe permanent des hommes de violence, les bonheurs fugitifs de l'amour ni l'étrangeté de la souffrance... alors qu'y concouraient toutes les cultures dont l'enracinement local faisait entrer, aisément ou malaisément, la sagesse dans la chair singuliére... La Science erre, la Culture s'enracine".

 A la lumière de ces réflexions, l'aphorisme tant cité d'André Malraux "le 21ème siècle sera métaphysique ou ne sera pas" prend une résonance véritablement culturelle et la culturanalyse comme modalité de traitement de la pensée complexe permet de lire, aux sources mêmes de notre savoir, une évolution culturelle de nos systèmes éducatifs. "Les ténèbres du Moyen - Age, écrivait Gustave Cohen, ne sont que celles de notre ignorance"([4]).

 Période sublime et merveilleuse en effet que celle-ci qui s'ouvre sur les décombres encore fumantes d'un empire romain dont elle héritera la latinité, langue officielle tout au cours de ses dix siècles évoluant en roman puis en français et qui n'en finira pas de s'épuiser entre l'émergence de la Commune et des savoirs profanes au contact des Philosophes grecs via le monde musulman et les apports de sa science et de ses civilisations.

Période de foi, fondée sur la Révélation, période de paradoxe aussi qui inventera l'ogive, les grandes épopées nationales et féodales, les Croisades et la Commune, période d'aubes et d'aurores, de clarté architecturale, d'un travail philosophique intense préparant tous les grands débats dont nous sommes loins d'être sortis, période de poésie qui enseignera au monde la courtoisie et le culte de la dame, qui verra le théâtre religieux porté à son apogée comme la naissance de tous nos modernes romans, période d'invention sociale, ce que l'on ne sait pas assez, de la lettre de change à l'Université, jusqu'à l'Etat et à l'idée Européenne, période d'héroïsme et de grands enthousiasmes qui forge au creuset du sacrifice la conscience de l'Occident.

 Au Moyen Age "l'amour éclate: divin et humain, spirituel et charnel, céleste et terrestre, dans toute sa ferveur et sa complexité, moteur de la vie"([5]).

 Aux yeux du chercheur en Sciences de l'Homme,  le Moyen Age offre un autre intérêt, loin d'être négligeable, "de façon intuitive, sauvage, nous ressentons une certaine analogie entre notre époque et l'image que nous avons du Moyen-Age: une société en pleine mutation, instable et en même temps excessive et romantique. Et l'une des analogies les plus frappantes, c'est qu'à travers toutes nos innovations techniques, nous retrouvons effectivement un monde de la voix"([6]). Nous retrouvons ce débat en examinant le système culturel et éducatif médiéval considéré ici sous trois points de vue:

- celui des savoirs médiévaux dans leur évolution et à travers les conflits qui les traversent,

- celui des codes par lesquels ils s'expriment, et nous verrons que les systèmes de représentations de l'époque ne sont pas moins traversés par ces appartenances,

- celui des  structures d'organisation mises en oeuvre et qui témoignent eux aussi très largement des courants de pensée à l'oeuvre dans la société médiévale.

Il ne sera pas, enfin, moins intéressant de poser ce même type de questionnement au coeur du débat anthropologique actuel.

 

 

1°) Evolution des Savoirs au Moyen-Age.

 L'Education médiévale est calquée sur celle de la Rome Antique, les intellectuels ont le sentiment de faire du neuf mais ce sont des Modernes qui ne querellent point les Anciens "Nous sommes des nains juchés sur les épaules des géants" écrit Bernard de Chartres.

On peut distinguer plusieurs niveaux dans ce rapport au savoir:

 1°) le grammairien fonde l'étude du savoir antique et des textes sacrés sur la grammaire et la connaissance approfondie des textes,

2°) le rhéteur étudie la pratique du discours, c'est la réthorique,

3°) le dialecticien fonde l'art du raisonnement sur les oppositions et leur résolution,

4°) la culture scholastique ne néglige pas pour autant les sciences: (trivium et quadrivium).

 Mais la grande querelle philosophique de l'époque médiévale est celle des Universaux:

 Porphyre a ainsi posé le débat dans son  Introduction à la Logique d'Aristote (IIIéme s): "les genres et les espéces existent-ils réellement ou sont-ils de pures créations de l'esprit?".

  Et cette question va ainsi rebondir pendant les dix siècles médiévaux:

 Au 9ème siècle, on oppose Platonisme et Aristotélisme à propos de l'existence ou de l'inexistence des formes et des idées.

 Gerbert d'Aurillac (945-1003): né à Aurillac, écolâtre à Reims: 973-981, archevêque de Reims en 991, archevêque de Ravenne en 998, devenu pape en 999  sous le nom de Sylvestre II, (premier pape français et pape de l'an 1OOO)... qui est l'homme le plus savant de son temps, et a eu des leçons de maîtres catalans au contact avec le monde arabe.

- a initié ses élèves (Abbon, abbé de Fleury (St Benoît sur Loire, Fulbert, évéque de Chartres, qui  vient d'Italie et Abbon, abbé de Fleury sur Loire), à l'humanisme littéraire, à la dialectique d'aprés l'oeuvre de Boëce et d'Aristote,

- apprend l'arithmétique, l'astronomie, la musique.

 Pour Bernard de Chartres(+1126) et Guillaume de Champeaux(+1121): les Universaux existent réellement (réalisme).

Dans son Metalogicon, Jean de Salisbury(1110-1180) dresse la liste des doctrines alors soutenues des Universaux. Selon certaines, les universaux sont des pensées.

Pour Gilbert de la Porrée(1080-1154), existent deux catégories: les formes inhérentes et les formes adventices:

- les formes inhérentes sont les substances quod est ou id quod, elles peuvent s'éprouver par quantité, qualité, relation, elles sont connues par les causes et sont l'objet de la science naturelle,

- les formes adventices sont extérieures quo est ou id quo, elles s'éprouvent par situation, lieu, temps, action, passion, habitus: quo est, c'est la puissance de faire qu'étudie la mathématique; ici c'est donc l'efficacité de la forme qui est mise en avant.

A travers cette opposition, c'est en fait déjà le débat substance / essence (id quod/ id quo) qui est posé.

-  la substance se tient sous des accidents, c'est l'être des subsistances, des formes singulières,                                                                      

- l'essence rend raison de l'être, par essence, du principe divin, de l'idée.

 Platon est au coeur de cette problématique pour lequel il existe trois réalités:

- Dieu, indivisible et immortel, vivant en soi,

- l'âme du Monde, ce qui naît, et tombe sous le divisible,

- le lieu et l'emplacement, qui tombe sous le sens des objets, est en déplacement, accessible à l'opinion et à la sensation, et le Temps qui est imitation mobile de l'Eternité.

 A la fin du 11ème   siècle,  certains maîtres exposent la dialectique in re, c'est à dire que les universaux sont des choses, pour d'autres, elle est in voce estimant que ceux-ci sont seulement des mots et que la substance universelle est toute entiére dans chaque individu.

 Bernard de Conches : Né à Conches fin du XIéme siécle, éléve de Bernard de Chartres, enseigne à Chartres et à Paris en 1140, précepteur d'Henri II Plantagenêt, est un auteur platonicien qui se référe au Timée. Il remonte de la création à la Trinité par 3 causes:

 1) cause efficiente:              la puissance divine, le pére, créateur, il a créé de rien,

 2) cause formelle: la sagesse, le fils, sagesse, image du Monde, il est à la source du monde archétype, source des vivants et des intelligibles,

 3) cause finale: la bonté, l'Esprit, âme du monde, il apporte la concorde divine et bienfaisante.

 Autour de l'école de Chartres, grand centre scientifique du siècle, va se créer un mouvement qui apportera beaucoup à la philosophie médiévale à travers le Trivium (voces) et le quadrivium (res).

Pratiques plus que spéculatifs, les chartrains développent les sciences naturelles à partir des apports grecs et arabes, c'est l'invention de la Nature.

 

Ils vont préférer l'étude des res à celle des voces.

 L'esprit chartrain a été défini par Jacques Le Goff comme "esprit de curiosité, d'observation, d'investigation". Alimenté par la science gréco/arabe, il va rayonner et répandre la soif de connaître. "L'exil de l'homme c'est l'ignorance, dit Honorius d'Autun, sa patrie, c'est la science"[7].

 Cette curiosité indigne les esprits traditionalistes et Guillaume de Saint Thierry(1085-1148) écrira à Saint Bernard pour dénoncer des gens qui expliquent la création du premier homme non à partir de Dieu mais de la Nature.

C'est là qu'apparaît le grand débat du siècle qui trouve son apogée dans le combat sans merci que se livrent, au 12ème siècle, Abélard et Saint Bernard.

 Abélard, né en 1079, a abandonné le métier des armes, pour se faire chevalier de la dialectique et a même vaincu son maître, Guillaume de Champeaux: les Universaux sont des mots, des prédicats, et il estime qu'un mot peut-être un prédicat, une chose non. Dans ses derniéres gloses, il distingue le son (vox) et la signification.

 Pour lui, une chose ne peut jamais être un prédicat, elle ne peut se séparer d'elle-même se répandre dans les choses.

Ainsi, qu'est-ce qui permet de dire que Socrate et Platon sont des hommes, étant admis que l'homme comme espéce n'est pas une chose?

Ce qui fonde cette imposition, c'est que Socrate et Platon se rencontrent non pas en l'homme comme le veulent les réalistes, mais dans l'être-homme (in esse hominem), c'est à dire dans un certain état qui n'est pas une chose mais définit une nature.

Pour Abélard, les mots signifiant sont choses et intellectio. Aussi, signifier c'est engendrer une intellection (soit = une création de l'âme différente de  la sensation mais qui se dirige vers une forme) dans l'âme de l'auditeur pour l'instruire sur les choses.

 On peut envisager, de la sorte, trois degrés dans la Connaissance:

- sensation qui touche légèrement l'objet,

- imagination: c'est l'application de l'esprit à une chose perçue ou la perception d'une chose absente,

- intellection: considérer rationnellement la nature d'une chose ou une de ses propriétés.

 Abélard est le premier grand représentant du nominalisme et du rationalisme.

 

 Saint Bernard (1090-1153) : réformateur de l'ordre de Citeaux, fondateur de l'ordre du Temple, prédicateur de la Croisade, Bernard de Clairvaux est un des esprits les plus fascinants de son temps. Docteur de l'Eglise, est incontestablement un maître spirituel tant par l'influence qu'il a exercée à son époque qu'aujourd'hui. Pour Bernard, la fin ultime de toute vie est de se connaître, la Raison redressée par le Verbe, la Volonté redressée par l'Esprit doivent aboutir à l'illumination, à l'Union mystique, le fer rougi se transformer en feu. Il oppose l'Ecole du Christ au vain bavardage des philosophes, s'oppose à la Science Profane, au savoir pour savoir, obstacle selon lui sur le chemin de la réforme intérieure. Homme de la Bible, il ne cesse de s'y référer; servi par une connaissance précise, vaste et profonde du texte sacré qu'il a assimilé. Le contenu de son enseignement est affectif et spirituel, procède d'un mouvement de l'âme. On a comparé son combat avec Abélard comme celui de David et de Goliath.

Saint Bernard n'était qu'un modeste abbé de Clairvaux tandis qu'Abélard était un maître respecté, puissant et admiré.

Et pourtant le rayonnement spirituel va avoir raison, accompagné, il est vrai de méthodes parfois douteuses, de l'argumentation.

La question en fait plus que sur des points de dogme portait sur la part respective qu'il convenait d'accorder à l'intelligence et à l'autorité et force est de reconnaître que Saint Bernard employa plutôt des arguments d'autorité.

 René Guénon, qui penche du côté de Bernard, parle en ces termes de cette célèbre querelle: "Abélard s'était acquis par son enseignement et par ses écrits la réputation d'un dialecticien des plus habiles; il abusait même de la dialectique, car, au lieu de n'y voir que ce qu'elle est réellement, un simple moyen pour parvenir à la connaissance de la vérité, il la regardait presque comme une fin en elle-même, ce qui aboutissait naturellement à une sorte de verbalisme. Il semble aussi qu'il y aie eu chez lui soit dans la méthode soit pour le fond même des idées, une recherche de l'originalité qui le rapproche des philosophes modernes, et à une époque où l'individualisme était chose à peu prés inconnue... ces nouveautés ne tendaient rien moins qu'à établir une véritable confusion entre le domaine de la raison et celui de la foi; il ne sut pas faire la distinction entre ce qui relève de la raison et ce qui lui est supérieur, entre la philosophie profane et la sagesse sacrée, entre le savoir purement humain et la connaissance transcendante, et là est la racine de toutes ses erreurs... La controverse entre les deux hommes eut un immense retentissement.

Abélard demande à l'archevêque de Sens de réunir un concile devant lequel il se justifierait publiquement car il pensait bien conduire la discussion de telle sorte qu'elle tournerait à la confusion de l'adversaire.

Bernard ne concevait le concile que comme un tribunal devant lequel le théologien suspect devait comparaître en accusé. Lors d'une séance préparatoire, il produisit les ouvrages d'Abélard en tira les propositions les plus téméraires dont il prouva l'hétérodoxie; le lendemain, l'auteur ayant été introduit, il le somma, après avoir énoncé ces propositions, de se rétracter ou de les justifier. Abélard pressentant dés lors une condamnation n'attendit pas le jugement du Concile et déclara aussitôt qu'il en appelait à la cour de Rome; le procès n'en suivit pas moins son cours et la condamnation fut prononcée..."

 Sa doctrine est essentiellement mystique, il envisage les choses divines sous l'aspect de l'amour, décrivant tous les degrés de l'amour divin jusqu'à la paix suprême à laquelle l'âme parvient dans l'extase. L'état extatique tel qu'il le comprend et l'a certainement éprouvé est une sorte de mort aux choses du monde, avec les images sensibles, tout sentiment naturel a disparu, tout est pur et spirituel dans l'âme elle-même comme dans son amour. Aux artifices de la dialectique et à leurs longues séries d'opérations discursives, il préférait l'intuition intellectuelle sans laquelle nulle métaphysique réelle n'est possible et hors de laquelle on ne peut saisir qu'une ombre de vérité[8]

 Il faut bien dire que le respect de la Tradition chez Saint Bernard, qui lui conférait une culture éblouissante, a eu pour effet de le figer dans une sorte de conservatisme doctrinal le conduisant à résister aux nouveautés les plus fécondes de son siècle.

 Guillaume de Saint Thierry, né à Liége vers 1085, mort en 1148, est un élève d'Abélard qu'il va critiquer. Enrichie au contact des péres grecs (Orientale Lumen), sa philosophie doit s'absorber dans la sagesse théologique, mettre la culture au service de la médiation théologique. L'esprit voué à la Connaissance atteint Dieu parce qu'il est raisonnable et libre et le péché réside dans la dissemblance. Mémoire, Intelligence et Vérité correspondent aux trois personnes de la Sainte Trinité formatrice de l'âme dont la fonction est de s'unir à Dieu. Il distingue sept degrés d'affectivité: animation du corps, sensation, mémoire, effort vers Dieu, joie de se libérer, appétit de connaissance, contemplation de la vérité. Sa mystique est celle de l'Amour/Intellection. Toute connaissance suppose, chez lui, une ressemblance nature entre le connaissant et le connu qui doivent se confondre pour connaître:

- l'esprit, fait à l'image de Dieu  le connaît de mieux en mieux,

- l'Amour, sens intérieur, intellect le plus pur se transporte dans l'objet, l'atteint, il est incréé, et détermine connaissance réciproque, unité du père et du fils.

 Isaac de Stella. (1147-1169, abbé prés de Poitiers), travaille sur l'activité de l'âme et en propose une classification:

- physique: sens et imagination

- mathématique: raison,

- théologique: intelligence.

Dans sa lettre sur l'âme il distingue trois réalités:

1) Dieu, la mieux connue,

2) l'âme, image de la sapience divine,

3) le corps, la moins connue,

l'âme touche à Dieu comme sensus animae, l'imagination  a la sensibilité du corps, l'intellect propose la raison.

 Hugues de Saint Victor (fin  XIé-1141) auteur du DIDASCALION, fait graviter la science profane autour de la science sacrée: "tous les arts de la nature sont au service de la science divine", estimant que la Connaissance des Arts offre une méditation sur la parole divine la contemplation et que la contemplation est l'expérience de l'insuffisance des choses et méditation de l'écriture aboutissant à l'union mystique.

 Richard de St Victor. (+1173), tente de faire co-exister Foi, Connaissance et Intelligence. L'avancement spirituel est, pour lui, joie mystique tandis que l'effort dialectique permet de prouver l'existence de Dieu et que la spéculation mystique nous fait découvrir que Dieu est Amour. Aussi, l'homme doit sortir d'Egypte et remettre en ordre son Amour par la Contemplation à 3 degrés:

1) l'âme se dilate,

2) elle s'élève,

3) elle passe dans l'autre, s'aliéne, c'est l'extase.

"L'homme, conduit hors de soi, contemple la Lumière de la sagesse suprême; sans voile, sans l'ombre des figures, non plus enfin dans un miroir et par énigme, mais, pour ainsi dire dans la vérité simple".

 Saint Anselme (1034-1109) et Richard de Saint Victor(1110-1173) pensent que l'on peut raisonner sur les choses divines sans en appeler aux autorités théologiques.

 La métaphysique orientale [9] est une doctrine fondée sur la puissance du philosophe à l'apparition matutinale des Lumières intelligibles, à l'effusion de leurs aurores sur les âmes en état d'esseulement de leur corps. Il s'agit d'une philosophie qui postule vision intérieure et expérience mystique, d'une connaissance orientée  aux pures Intelligences.  L'Ishraq, splendeur aurorale, nous réfère au flamboiement primordial qui en est la source. C'est la Lumière de gloire... Elle est la majesté flamboyante des êtres de Lumière; elle est aussi l'énergie qui cohére l'être de chaque être, son feu vital, son ange personnel et son destin.

 

Au 12ème siécle les réflexions sur la philosophie d'Aristote et les prises de position à son égard animeront toute la réflexion et le débat philosophique. Il s'ouvre par la condamnation de ceux qui interprétaient Aristote dans un sens panthéiste. Aristote est interdit à Paris en 1215,mais est enseigné à Toulouse.

 

Guillaume d'Auvergne: (1180-1249), né à Aurillac, connaît les Arabes et Aristote, il distingue les deux sens de l'être:

- l'être signifié par la définition: essence (quod est)

- l'être qu'on attribue à n'importe quelle chose: existence (quo est) et qui s'ajoute au premier. Pour lui, il y a une réelle distinction entre ces deux termes au point que le premier est comme un accident du second. Mais, contrairement aux arabes, il refuse les intermédiaires que la cosmologie et la Métaphysique arabe interposent entre le Premier et les créatures, l'être vient directement de  Dieu, par qui toutes choses sont([1]). En face de Dieu, source premiére de l'être, l'être potentiel qui par essence n'est pas du premier au second, un ruissellement d'existence: l'abondance et l'énergie de l'être premier emplit la possibilité de l'univers. Dieu est donc expressément comparé à l'intellect/agent d'Aristote

 

Saint Thomas d'Aquin (1225-1274) surnommé le docteur angélique. Dominicain, né à Rocasecca, élève d'Albert le Grand, étudiant à Paris de 1245 à 1248,connu pour sa Somme de théologie,inachevée. Il y enseigne que les genres et les espéces sont prédicables en tant qu'on les dit, qu'on les attribue (aspect logique) et des Universaux en tant qu'ils sont dans plusieurs sujets (aspect métaphysique). Disciple d'Aristote, il leur refuse l'existence réelle hors des choses d'où l'esprit les tire par abstraction.

 

Il refuse ce qui est au coeur de la philosophie de Platon: la doctrine des Idées et pose les choses comme matérielles. Les objets naturels ou causes secondes ont une consistance et une action réelles, elles sont intelligibles pour l'homme. L'entendement humain, doué d'activité propre comme toute cause seconde, est capable de connaître sans qu'intervienne quelque illumination.

Il existe donc des êtres qui existent par soi: des substances: leur esse est un inesse, ils ne peuvent être que dans quelque chose.

Hors Dieu, en qui se confondent essence et existence, esse est déterminé par la forme qui l'actue: l'essence est un mode d'être.

La connaissance humaine naît du contact des sens avec les objets sensibles. L'homme ne connaît ni par des espèces naturellement présentes en son âme ni par des espèces qui s'écoulent de formes séparées: nul a priori n'est admis, toute connaissance résulte de l'expérience sensible. C'est une philosophie de la forme qui repousse toute participation des idées. D'où la nécessité de démontrer l'existence de Dieu.  

 

Maître Eckart (dominicain, né en 1260 en Thuringe - 1327) peut être considéré comme représentatif des néo-platoniciens, éléve d'Albert le Grand, il a enseigné à Paris vers 1300-1302. Dialecticien puissant, il affirme que Dieu est parce qu'il connaît et que son connaître est le fondement de son être. Il s'appuie sur l'Ecriture pour dire que la sagesse est incréée et que ce qui est au commencement n'est pas l'être mais le Verbe. Si Dieu dit à Moïse "ego sum qui sum" ça n'est pas pour le lui dire mais pour le lui cacher. Pour Maître Eckart, l'être est Dieu et cet esse divin n'est pas existence, au sens thomiste, mais essence qui  se suffit à soi en sa pureté et plénitude d'être et cette Essence est inconnaissable, innommable, le premier nom qu'on puisse lui donner, c'est celui d'Un car l'Un est négation de la Multiplicité, propre aux êtres particuliers où se mêle le non-ëtre. Dieu est caché en soi-même. Sa dialectique est constamment tendue vers un dépassement des contraires, tout au long d'une voie négative. Va et vient entre Union et opposition, entre similitude et dissemblance, entre Dieu et la créature, la philosophie d'Eckart est négation qui se révéle au sein de l'analogie.

 

 Ce débat philosophique entre aristotéliciens et platoniciens était ainsi résumé par Jean-Charles Payen:

 

"- d'un côté un platonisme médiéval vécu dans les mentalités, démarche de l'esprit qui tend à considérer que l'essence prévaut sur l'existence et que l'archétype est plus essentiel que l'individu. les médiévaux aiment aller tout droit à l'idée à laquelle ils prêtent une substance: il n'est de réalité que dans l'Univers des Absolus, les phénoménes sensibles ne sont que des signes,

- de l'autre les nominalistes pour lesquels les concepts abstraits ou "universaux" ne sont que des outils,

- au milieu les conceptualistes adoptent une position intermédiaire: pour eux les concepts ne se réduisent pas à des flutus vocis- à des ensembles phonologiques signifiants - mais ils expriment une certaine réalité générale, celle de l'espéce. C'est la position des abélardiens.

 

L'aristotélisme conteste implicitement l'idéalisme platonicien. Pour Aristote, l'être est matiére et forme. La matiére est ce qui constitue l'individu, la forme ce qui lui donne l'apparence achevée de l'espéce. La forme est dynamique dans la mesure où elle a tous les caractéres d'une finalité: elle est le but réel et profond vers lequel tend toute réalité sensible.

 

L'aristotélisme restitue sa spéficité à l'individu et son épaisseur au réel. Le platonisme détournait de l'examen des phénoménes et ne permettait pas l'approfondissement d'autres sciences que les mathématiques, avec les méthodes nouvelles de pensée peut se développer une certaine science expérimentale.([2])"



([1]) Jolivet J. La philosophie médiévale en Occident, Paris, Gallimard/ La Pléiade, 1979.

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