Les Structures du systéme éducatif médiéval. Analyses. 

Culturanalyse et comparaison des systémes éducatifs.

Cours à l’Université de Caen, C.E.R.S.E. 1991-92.

U.V.302. G Bertin.

   

Culture et Education au Moyen-Age. (suite 3)

 

 

les STRUCTURES du systéme éducatif médiéval.

Analyses.

 

 

 

Au 6ème siècle, les écoles ecclésiastiques favorisent la découverte de l'enfant et de la nature en référence à elle. Les bénédictins ouvrent la voie à l'innovation pédagogique

 Au 10ème siècle, ce sont les écoles cathédrales; l'enseignement y est dispensé au sein de cloîtres installés à l'écart dont les abbés se plaisent à souligner la solitude propre aux ravissements mystiques, la haute spiritualité.

 Au 11ème et 12ème siècles, le développement des villes implique le développement des écoles urbaines. L'intellectuel au Moyen Age naît avec les Villes, plaques tournantes de la Culture, de la circulation des hommes, de l'échange des idées. Avec les épices et la soie, les manuscrits apportent à l'Occident chrétien la culture gréco/arabe.

 

"Placé au centre du chantier urbain, l'intellectuel du 12ème  siècle voit un univers à l'image de celui-ci, vaste usine bourdonnante du bruit des métiers... Sur ce chantier l'homme s'affirme comme un artisan qui transforme et crée. C'est la redécouverte de l'homo faber, coopérateur de la création avec Dieu et avec la nature."[1]

 

D'où, l'enseignement nouveau doit faire place non seulement aux disciplines nouvelles: dialectique, physique, éthique, mais aux techniques scientifiques et artisanales qui sont une part essentielle de l'activité de l'homme et l'appellation d'Université donné à une organisation d'enseignement originale servant à désigner "l'Universitas magistrorum et scholarium parisiensum".

Universitas signifie en effet à la fois communauté, corporation et totalité, ensemble.  Communautés d'étudiants et de maîtres, elles échappent aux contraintes du droit commun (franchises). Elles affichent également une ambition de connaissance universelle, d'universalisme de la pensée et du raisonnement.

 

Le 13ème siécle est celui des Universités parce qu'il est le siècle des corporations, cela correspond à la phase institutionnelle de l'essor urbain. La lettre morte reculant devant l'esprit critique, les plus fortes villes de la France du Nord s'érigent en communes libres par le refus de l'impôt, les proscriptions, l'insurrection à main armée... Là où naît la grande commune, la grande cathédrale apparaît, "d'autant plus vaste et plus hardie que la Commune est mieux armée et plus assise, l'esprit communal plus vivant"[2]. La cathédrale abrite souvent l'Université voisine et les écoliers y rencontrent les artisans pour communier avec eux dans l'élaboration confuse des farces, mystères et moralités; elle offre un résumé puissant de l'idée du siècle et des images de la vie.

 

1200: les écoles cathédrales de Paris se fondent en un seul corps.

1215: statuts de ce qui sera l'Université de Paris, la future Sorbonne,

1249: Oxford,

1284: Cambridge, fondé par un moine de l'abbaye normande de Saint Evroult,

1386: Heidelberg,

1388: Cologne,

1477: Tubingen etc...

 

Les Universités ont conquis leur autonomie [3]:

 

A) - contre leur hiérarchie: en réaction contre l'évêque du lieu qui gouvernait les écoles établies à l'ombre de la cathédrale par l'intermédiaire de son chancelier, en se plaçant hors des contraintes épiscopales et du clergé. Mais cela ne s'effectue qu' au prix d'un soutien de la papauté qui est aussi une main mise. C'est en effet la papauté qui octroie leurs statuts aux Universités.

Les papes y trouvaient un moyen d'assurer leur autorité et de contrôler la pureté de la foi. De ce fait, les légats pontificaux vont jouer un grand rôle dans ces fondations.  En fait la création et le développement de ces établissements coïncident souvent avec des débats théologiques et de doctrine.

 

B) contre les pouvoirs laïcs, et là toutes les armes sont employées y compris gréve et insurrection armée pour faire reconnaître leur exemption des formes de la juridiction laïque et leurs statuts. Mais les princes vont trés vite découvrir l'intérêt qu'ils peuvent trouver à disposer des possibilités de recrutement que leur offrait la corporation universitaire pour leur administration sans parler du prestige qu'ils pouvaient en retirer. (Les Visconti à Plaisance, les Médicis à Pise). L'Eglise se donne les structures nécessaires à son évolution. L'Université est organisée en établissements qui se gouvernent eux-mêmes. Ici ce sont les écoliers qui gouvernent, ailleurs les maîtres.

 

- Facultés des Arts Libéraux: pour les étudiants de 14 à 21 ans, répartis en groupes linguistiques et nationaux,

- Autres Facultés pour l'enseignement supérieur; elles sont inégales en réputation.

Ainsi Paris est célèbre pour les Arts et la Théologie, Montpellier pour la Médecine et le Droit Civil, etc...

 

 le cursus des études est ainsi organisé: 

 

1er degré: arts libéraux: le maître és arts a au moins 21 ans et 6 ans d'études, il était d'abord bachelier puis licencié.

 

maître en théologie: 34 ans et 8 ans d'étude.

 

Souvent, au 13ème siécle les clercs sont vaguants c'est à dire que maîtres et élèves sont mobiles d'un établissement à l'autre. La multiplication des Universités restreindra cet aspect.

 

Les locaux sont le plus souvent ceux des maîtres, les salles et chapelles des couvents, les colléges (résidences d'étudiants). Le plus célèbre est celui que fonda en 1257 à Paris, Robert de Sorbon, chapelain de Saint Louis. Les maîtres vivent de la rétribution que leur versent les éléves et du revenu de leurs fonctions ecclésiastiques. Un débat s'éléve avec l'intrusion des Ordres Mendiants qui récusent le principe d'une rémunération.

 

Les méthodes sont celles de la scolastique: pour comprendre les textes (auctoritates), il est nécessaire de faire attention au mot juste (grammaire), pour faire apparaître le sens littéral et passer à partir de là à une interprétation symbolique et morale, d'où l'importance accordée aux lois de la démonstration (dialectique),  à l'autorité (qui s'appuie sur le Christianisme et la pensée antique); la raison devient une science.

 

Les exercices sont la lectio qui se développe en quaestio et aboutit à la determinatio, oeuvre de la pensée. L'étudiant écoute des leçons puis participe à des disputes. Il est trés actif, la maître se réservant le rôle de poser les questions, de redresser la pensée finale et de corriger les jugements. La scolastique a permis une rationalisation de la foi en mettant d'accord pensée antique et pensée chrétienne. Elle portait en elle-même les germes de sa sclérose lorsque les jeux de l'esprit inspiré par la dialectique ont entraîné un certain dogmatisme fondé sur le formalisme. Elle a eu une autre conséquence, celle de déterminer l'invention et le développement de l'imprimerie rendue nécessaire par la nécessité d'accéder aux textes en grand nombre.

 

A la fin du 15ème siécle, les Universités étaient devenues le grand foyer de l'Humanisme.

 

La diffusion culturelle.

 

 Le développement des Universités va avoir un effet induit sur la production et la diffusion du livre traditionnellement dévolue aux ateliers monastiques (scriptoria). En effet, au XIIIéme siécle l'accroissement de la demande comme le fait que le savoir tende à s'autonomiser se créent des ateliers séculiers laïcs. Les libraires mettent au point un nouveau systéme de location de  manuscrits, morceau par morceau, qui permettait qu'un même manuscrit fut copié en même temps par plusieurs clients.

Au 14èmeet 15ème siècles, de riches mécénes: seigneurs, riches bourgeois, font copier des manuscrits célébres.

 

Sur les auteurs, on a moins de renseignements, dans la mesure où le droit d'auteur n'existe pas et où la plupart des oeuvres anciennes (10ème au 13ème ) sont anonymes, les manuscrits contenant souvent des morceaux disparates d'auteurs différents. Chansons de geste et romans sont souvent regroupés par cycles en fonction du sujet([4]). Là encore le mouvement irrésistible qui va du domaine religieux au domaine profane est trés perceptible dans l'évolution des structures d'enseignement comme il l'est dans celles de diffusion culturelle.

 

Pour le théâtre, par exemple, on va passer d'un théâtre religieux entiérement aux mains des clercs et des communautés religieuses, aux confréries, organisations pieuses liées aux corporations, aux basoches, associations de futurs juristes et aux confréries joyeuses, colléges d'étudiants, premières troupes universitaires, toutes faites d'acteurs occasionnels, pour voir enfin, au XVéme siécle, apparaître des acteurs professionnels([5]).

 

 

3°) La Culture médiévale: analyses. 

 

  Pour Gilbert Durand [6], il fut un temps où tradition et philosophie vécurent en bon accord.

 Le 13ème siécle est, pour l'Occident, un siécle d'or, dans lequel s'équilibrent démarches sacrées et démarches profanes, tel qu'il apparaît dans le système pédagogique où le trivium (les voces) équilibrait pleinement la quadrivium (les res). Or, peu à peu la pédagogie de l'Occident va voir les voces résorbées en res et l'homo sapiens ou même philosophans perdre peu à peu ses voix au profit des choses jusqu'à ce que la philosophie elle-même soit rayée du cursus de nos études modernes. C'est au début du 13ème siécle qu'il voit la pensée occidentale se détourner de la figure traditionnelle de l'homme et se couper sa réflexion sur l'homme c'est à dire sur le "Connais-toi-toi même". Intervient alors ce qu'avec Henri Corbin, il appelle la "catastrophe métaphysique de l'Occident[7] : "Se fondant sur une erreur historique, les scolastiques péripatéciens du Moyen-Age, réduisant la pensée islamique à celle des arabes du khalifat almohade feront de l'Averroïsme latin la simple préface au premier positivisme de l'Occident que fut la physique d'Aristote reprise par saint Thomas. A cette époque, l'Occident ne recueille que l'héritage le plus mineur, le plus extrinséque légué par l'Islam almohade à savoir l'Aristotélisme averroïsant et rejette l'avicennisme et les harmoniques tant mystiques que philosophiques de l'Islam.Chez Guillaume d'Auvergne, Jean de Jandun ou Marsile de Padoue, l'on assiste à une alliance de la théologie chrétienne et de la science positive en vue d'anéantir les prérogatives de l'Ange, celui de la Connaissance qui pour l'Islam et Avicenne est aussi celui de  la Révélation et se confond avec l'Intellect-Agent. La pensée occidentale va, dés lors, s'éloigner irréductiblement d'une pensée retée fidéle à son orient imaginaire: ockamisme, puis cartésianisme, ouvrant l'ére des Lumières, enfin hypostase de l'histoire et de  l'infrastructure économique parachevant le grand tournant métaphysique où l'Occident se choisit son destin Faustien." (Durand),

 

1198: la date de la sépulture d'Averroés éclipse la mort d'un philosophe oriental Sohrawardî (Shihâbaddin Yahyâ) disparu en 1191 dont de nombreux récits mettent l'accent sur l'exil occidental, récits symbolique et d'initiation spirituelle, recréant un intermonde. Le mystique y ressaisit le drame personnel de son histoire au plan d'un monde suprasensible. Ces récits le reconduisent à son origine, à son Orient. De même le gnostique doit prendre conscience de son exil occidental opposé à l'Orient des Lumières. Mais comment l'exilé peut-il retourner chez lui? Iil le peut s'il est un homme qui ne sépare ni n'isole l'une de l'autre la recherche philosophique et la réalisation spirituelle. A la lumière de cet exemple de spiritualité orientale, on voit mieux se dessiner le fossé qui sépare alors Orient Islamique et Occident Chrétien : alors que l'Occident chrétien va prôner une religion sacramentelle et dogmatique, soumise rituéliquement et éthiquement au clergé, lequel impose obéissance à une  société humaine sacralisée par le magistére et l'exotérisme des rituels, l'Orient mais aussi la Kabbale juive, met l'accent sur le livre révélé, le devoir du croyant qui est celui d'une herméneutique pour déchiffrer les volontés du Livre, l'obéissance à la volonté de Dieu et la Gnose de la parole divine.

 

Ainsi s'oppose la dialectique (Abélard) à la philosophia perennis (Saint Bernard et les Trinitains), ainsi l'Occident va développer la Science des causes tandis que l'Orient, posant que la Science vient de Dieu, intériorise l'histoire et revalorise l'imaginaire par la poésie, et ce dés le 12ème siécle. L'adoption par l'Occident du modèle averroïste coupe la réflexion sur l'homme de la tradition orphique et platonicienne, de tout accés à la transcendance. L'averroïsme thomisme préfigure le césarisme papal, refuse à l'âme tout accés direct à son modéle divin. (Durand). Les théologiens, avec Saint Thomas, vont  prôner une révélation dont l'usage et l'interprétation est réservée aux clercs tandis que, pour les mystiques, chaque individu a une intelligence-agent séparée la rattachant à son seigneur. On peut voir, dans cette opposition, la cause de la liquidation des Cathares et des Templiers aux 13ème et 14ème  siécles.

 

Gilbert Durand voit deux sources à cette catastrophe:

 

1 - l'homme privé de recours à son Esprit n'est plus qu'une âme amputée capable tout juste de se tourner vers les objets, d'où le succés du positivisme de la connaissance profane, nécessité d'accéder à un au delà de cette connaissance au sein d'un cléricalisme sociologique et les trois dogmes de la philosophie occidentale qui sont encore les trois moteurs du destin faustien de  l'Occident  (prééminence du fait, prépondérance de l'histoire et suprématie d'une caste cléricale) fondent la suprématie de la raison sur toute la psyché occidentale.

 

2 - le courant objectiviste issu des mouvements réformateurs  officialise les dualismes constitutifs de la philosophie occidentale: sacré/profane, corps/âme; alignant le corps et l'esprit humain sur le fonctionnement de la machine.

 

Une logique binaire vient remplacer le système unitaire et trinitaire de la relation symbolique du systéme des signatures:

 

- lecture du signifiant au signifié directe, sans passage, sans médiateté d'une herméneutique, le signe algébrique remplace la symbole et son opacité constitutive.

 

Le corrélat en est la suprématie de l'explication historique, la toute puissance des faits, leur enchaînement et l'Histoire devient l'ultima ratio d'une raison en faillite, l'homme ayant tout sacrifié à l'Histoire se trouve plus démuni, plus aliéné qu'auparavant.

 

Et  Gilber Durand en tire la conséquence suivante: la première tâche de l'herméneutique anthropologique doit passer par l'étude de tous les "laissés pour compte de la pensée occidentale officielle et universitairement triomphante"[8].

 

Une telle dichotomie avait été également posée par René Huyghe([9]), analysant sur le plan artistique les rapports Orient/Occident et ce en dépit des contacts nombreux qui ne manquérent pas entre les deux mondes, ni les échanges, ni les influences.

 

"Cette antithése éclate, écrit-il, à propos du problème crucial de la pensée: la distinction du monde intérieur et du monde extérieur, puis la position de leurs rapports. L'Occident s'applique à les déterminer dans leur définition autonome et immuable: autonome, car il les sépare et les oppose; immuable car, en chacun, il dégage ce qui fait sa permanence: dans la vie mentale et sensible, il cherche le moi, centre de gravitation; dans le monde extérieur, il considére avant tout la matiére, installée dans l'espace, le concret. Poussant plus avant, il s'attache, en l'un comme en l'autre, aux lois constitutives de leur structure, donc à leurs principes d'invariance; ce sera, pour le monde extérieur, celles de la forme...

 

L'Orient, lui  ne fonde pas le rapport du monde et de l'homme sur une aussi nette distinction... à la connaissance occidentale qui, en son objectivité, exige le recul de l'observateur, il préfére souvent l'union, la fusion, l'élan d'amour à la méthode de la pensée.

 

Il a appartenu à l'Inde de l'avoir manifesté le plus nettement; il lui suffit de dépouiller ce monde extérieur et ce monde intérieur des caractéristiques à quoi l'Occident les réduit: l'autonomie du moi pour le premier, la réalité des apparences concrétes pour le second, et il les fait ainsi se rejoindre, s'amalgamer. Alors, en effet, leur principe d'identité, jusque là dissimulé, se révéle: c'est la Vie Universelle. C'est elle qu'on atteint dans la profondeur de l'homme, par delà le moi personnel, où il cherchait sa vérité; dans la profondeur de la nature, dés qu'on a franchi le rideau trompeur de l'illusion que les apparences matérielles tendaient devant elle. Alors est réalisée bien plus que l'association cherchée, un retour à l'unité primordiale... Bouddha, au VIéme siécle avant J.C. énonçait cette double abolition nécessaire des catégories internes et externes... l'expérience parfaite, comme l'a écrit Coomaraswamy, où sujet et objet deviennent identiques."

 

Cette opposition, pour René Huyghe, est encore présente dans le couple art roman/art gothique[10].

 

Rappelant que le Moyen Age est porteur du fonds gréco-latin qui procède d'un équilibre miraculeux entre, d'une part, le réalisme de l'Univers et les tentatives de rationalisation de l'homme et, de l'autre, l'origine orientale du christianisme qui "incite l'homme à se dépasser pour trouver par delà les raisonnements de la logique, les révélations de la foi et les élans spirituels", il écrit: "le roman part d'idées de concepts qu'il introduit dans la vie réelle et qu'il y impose; le gothique, au contraire, se prête à la dictée de cette vie réelle; il en reçoit l'empreinte comme une cire docile, mais son intelligence et sa sensibilité travaillent ces éléments donnés, afin de leur conférer la généralité voulue. Les deux démarches sont opposables terme à terme."

 

On retrouve là les oppositions énoncées par Gilbert Durand([11]) qui décrivait, on l'a vu en étudiant les codes médiévaux supra:

 

- l'art roman comme  un art indirect tout d'évocation symbolique,

 

- l'art gothique, art direct, art iconoclaste par excès qui accentue le signifiant.

 

 La succession, au cours du Moyen Age de deux styles aussi différents et sur bien des points aussi antinomiques que le roman et le gothique s'explique donc, de ce point de vue, par le changement de position du Moyen-Age vis à vis de la réalité physique.  "Le Moyen-Age, estime encore Huyghe, jusqu'aux environs de l'an 1200 a vécu sur la pensée de St Augustin alors qu'à partir du XIIIéme siécle, il a été dominé par celle de St Thomas d'Aquin".

 

Le premier est profondément pénétré de la pensée de Platon et le second, de celle d'Aristote : "Deux visions du monde se heurtent: pour Platon, l'univers physique, celui des apparences individualisées, est le Non-Etre; il ne présente que le reflet particularisé, abâtardi des modèles purs, des Idées qui, elles, sont sans forme et sans couleur (Plotin). Là est l'Etre véritable. Si imparfaites soient-elles, nos pensées sont plus proches d'elles que les choses, ces contrefaçons positives."

 

D'où l'intérêt des Bysantins et des artistes abstraits de cette époque pour les idées néo-platoniciennes : "Le summum de la réalité est dans l'Etre, c'est à dire en Dieu. lL monde visible ne participe d'elle que dans la mesure où il est le signe, le symbole de  Dieu; il est comme l'obstacle sur lequel il faut rebondir pour être rejeté en arrière , vers la source".

 

Et Emile Mâle de souligner que ce qui est significatif dans l'art roman, c'est le mépris de la réalité.. Les images ne sont là que pour suggérer à l'esprit la signification symbolique qui leur est attachée et qui les inspire; de même que dans les formes, dans le décor aussi bien que dans la structure architecturale, relévent des concepts géométriques les plus simples, les plus fondamentaux, les plus réguliers: carré, rectangle, triangle, arc de cercle etc... et tout l'art du bâtisseur est de contraindre la pierre à les respecter et à les appliquer. L'art naît d'un concept antérieur à sa matérialisation et il se borne à le revêtir, à lui donner apparence concréte et visible.

 

Le 13ème  siècle assurera le triomphe des propositions inverses. Roscelin retire la réalité aux idées générales, pour le reporter sur les choses positives et particulières. Abélard marque le déclin de Platon au profit des doctrines enseignées par Aristote. Platon résiste tout le 12ème grâce à St Anselme mais au début du 13ème siécle Aristote l'emporte. On passe maintenant à la foi Aristotélicienne dans le domaine des réalités concrètes et Roger Bacon inaugure la science expérimentale.

 

La pensée qui s'affirme fonde le régne de la Nature, en fait la grande réalité, explorée par les sens et dont l'intelligence, qui s'y applique, dégage les généralités. Plusieurs explications à cela:

- l'Occident, d'abord débordé par les civilisations étrangéres, plus conscient de ses ressources, retrouve ses bases: réalisme et rationalisme,

- l'ascension de la classe bourgeoise a développé les goûts positifs et concrets.

 

  Chez Albert le Grand et Saint Thomas, la primauté est rendue à la sensation d'où il font découler les idées et l'imagination, la connaissance s'y fonde comme sur l'expérience et si la Foi apparaît encore comme irréductible à la Logique humaine, la raison conquiert une portée considérable en face des vérités concrétes.

L'arbitraire abstrait, l'idéalisme et les ambitions suprasensibles et mystiques du premier Moyen-Age sont limitées par le réalisme rationnel et lui cédent le pas.

Ainsi l'Art gothique, va s'enfoncer de plus en plus vers le réalisme au fur et à mesure que le symbolisme décroit: représentations narratives, presque théatrales([12]).

L'Aristotélisme triomphant est la cause de cette dépréciation de la pensée indirecte, il privilégie la pensée directe au détriment de l'imagination symbolique  en s'appliquant à vouloir copier la nature. De ce fait on peut sans doute estimer que vers la fin du XIIéme siécle, quand se produit ce grand basculement, les res l'emportent sur les voces. Il faudra attendre notre siécle pour qu'à nouveau cet allant de soi fasse l'objet d'interrogation, voire de contestation radicale.

 

André Breton, chef de file du groupe surréaliste de Paris est incontestablement figure de proue de cette contestation, fustigeant l'attitude réaliste, de Saint Thomas à Anatole France qu'il voyait "hostile à tout essor intellectuel et moral... faite de plate suffisance.

 Il écrit en effet dans le Manifeste du Surréalisme: « le procés de l'attitude réaliste demande à être instruit après le procés de l'attitude matérialiste(...) sous couleur de civilisation, sous prétexte de progrès, on est parvenu à bannir tout ce qui peut se taxer à tort ou à raison de superstition, de chimère; à proscrire tout mode de recherche de la vérité qui n'est pas conforme à l'usage.[13]"

  Accueil | changements | pages | tags

Connexion

Code d'accès ou email :

Mot de passe :

mot de passe oublié se créer un compte

KarmaOS : peace and blog
MetaWiki : hébergement de wikis, wiki hosting.