Les codes de la culture médiévale. 

Culturanalyse et comparaison des systémes éducatifs.

Cours à l’Université de Caen, C.E.R.S.E. 1991-92.

U.V.302. G Bertin.

   

Culture et Education au Moyen-Age. (suite)

 

 

Les codes de la culture médiévale.

 

 

Le Moyen Age vit essentiellement de textes, spirituellement et intellectuellement tant sa Culture est fondée sur l'écrit:

 

- textes sacrés: la révélation, essentiellement la Bible, ou lectio divina. : "Celui qui veut être toujours avec Dieu doit souvent prier et pratiquer la lecture de l'Ecriture. En effet quand nous prions, nous parlons à Dieu, quand nous lisons, Dieu nous parle".(lettre de Candide, moine en mission chez les Slaves, 9éme siècle).

 

 Dans l'Ecriture, il faut chercher la vie derrière les textes ex: grammaire et logique étudient les rapports entre les mots et les choses.

 

La Bible éclaire l'humanité au triple point de vue psychologique, moral et politique et l'écrit reste un chemin vers la sagesse, il permet de recevoir du passé des principes d'intelligibilité et de faire le lien avec le sens du réel et du présent.

 

- textes de saints: (diversi non adversi), en effet les aristocrates réclament  des clercs, dés la renaissance Carolingienne,  de véritables guides de vie spirituelle ce qui entraîne le développement d'une litérature édifiante: Vitae, Miroirs, traités de spiritualité, de morale etc...

 

- textes antiques: notamment par l'intermédiaire de l'Espagne musulmane; ce sont, au XIIéme siécle, les traducteurs de l'école de Toléde (Gundisalvi, Gérard de Crémone, Michel Scot) qui créent un véritable pont culturel entre les oeuvres oubliées des grecs, la science et la philosophie arabes et l'Europe.

 

L'opposition se fait dés lors jour entre philosophes (païens) et saints. C'est l'affaire des théologiens qui évoquent un problème nouveau par la redécouverte des auteurs antiques (Renaissance carolingienne) le rapport entre contenu de la foi et philosophie antique. 2 attitudes apparaissent alors: refus ou compromis.

 

Alcuin qui, né en 773, enseigne

- la grammaire comme science des lettres gardienne du langage et du style correct. Elle repose sur la Nature, la raison, l'autorité, l'usage, est divisée en une multitude de sections: mots, lettres, syllabes, diction, discours, définitions, pieds, accents, analogies, gloses etc...

- la rhétorique  comme art du bien dire, du beau discours. Il écrit une préface de la vie de saint Maximin et enseigne 3 livres bibliques liés à l'enseignement de Salomon:

 

- l'Ecclesiaste pour connaître la Nature,

 

- les Proverbes pour connaître les moeurs,

 

- le Cantique des Cantiques pour apprendre à chercher, sous les voiles de l'allégorie, les secrets des choses divines.

 

Gerbert d'Aurillac (945-1003): né à Aurillac, écolâtre à Reims: 973-981, archevêque de Reims en 991, archevêque de Ravenne en 998,  est élu pape en 999 sous le nom de Sylvestre II. C’est le premier pape français et le pape de l'an 1OOO... C'est aussi l'homme le plus savant de son temps, ayant reçu des leçons de maîtres catalans au contact avec le monde arabe.

 

- a initié ses élèves à l'humanisme littéraire, la dialectique d'après l'oeuvre de Boëce et d'Aristote,

 

- apprend l'arithmétique, l'astronomie, la musique soit le Trivium et le Quadrivium.

 

Les sept arts libéraux doivent être assimilés avant la science de l'écriture.

 

 Les disciplines du Trivium (voces: grammaire, logique, réthorique) étudient la signification des mots: la lettre, le sens, la doctrine qui suppose une intelligence + profonde. Le Trivium sert aussi à la Connaissance de l'histoire.

 

 Les disciplines du quadrivium (res: arithmétique, géométrie, musique, astronomie) et la physique servent à celle de l'allégorie.

 

S'établit ainsi une distinction formelle entre Voces et Res:

 

Roscelin  enseigne la doctrine des voces (sententia vocum) où genres et espèces sont des mots ou des émissions de voix.

 

Pour Abelard, les Universaux sont des mots; est universel, un mot prédicable de plusieurs et les res, au rang desquelles les individus, sont des choses. Ex: si le Père et l'Esprit s'incarnent dans le Fils, ce sont 3 choses identiques par le pouvoir et la volonté. Réfutant le réalisme, il estime qu' il y a une substance soit une essence matérielle dans les hommes qui différe dans les formes.

 

Hugues de St Victor (fin  XIé-1141), est le premier à casser la division des septs arts libéraux  (Trivium + Quadrivium) en 4 branches de la philosophie:

 

a) théorique: théologie, Mathématique + Quadrivium , Physique

b) pratique: morale personnelle, privée, publique

c) mécanique, elle-même divisée en fonction des besoins:

- extérieurs: art textile, technique: armatura et instrumentale, commerce, navigation, agriculture,

- intérieurs: chasse, médecine, théâtre,

d) logique: grammaire, art du raisonnement nécessaire ou probable: dialectique, rhétorique, stylistique.

 

Les deux premières sciences à apprendre sont la logique et les mathématiques car comprendre la grammaire (les noms) c'est s'entraîner à raisonner. Au delà reste la contemplation et si l'oeil de la chair considère les choses extérieures, l'oeil de la contemplation se tourne vers Dieu. D'où un triple silence doit être observé:  celui de la bouche, de l'esprit, de la raison.

 

Un triple sommeil: de la raison , de la mémoire, de la volonté, la contemplation est l'expérience de l'insuffisance des choses et méditation de l'écriture, elle méne à l'union mystique.

 

Oralité et langue vulgaire.

 

La renaissance carolingienne avait eu pour but de donner au peuple un clergé plus instruit, mais la masse de fidèles était largement illettrée, d'où le souci affirmé très tôt par l'Eglise de compenser par la prédication cette insuffisance et de la faire en langue vulgaire, cela provoque l'éclosion d'une littérature catéchétique destinée au peuple.

 

Un autre ensemble de moyens d'expression concerne l'architecture et la sculpture romane et gothique, le vitrail. Leur évolution témoigne de celle des savoirs médiévaux et du rapport que l'homme médiéval entretient avec le ciel.

Après l'église en croix des premières basiliques, l'église romane, "sorte de monstre accroupi dont l'échine trop pesante rampait sur  des pattes épaisses, avec ses formes ramassées, ses façades nettes où le plein cintre positif s'ouvrait entre des colonnes massives, rayonnait une force brutale, affirmant l'élégance austère, brutale et catégorique d'une caste en possession d'un pouvoir indiscuté, image d'un catholicisme fixé, l'autorité des conciles assise sur le roc. Aucune échappée sur la vie, l'âme seule a droit à la vie à condition de ne jamais franchir le cercle continu de pierre où le dogme la maintient"([1]).

 

Puis la vie pénétra le dogme, un monde neuf de formes animées descendit le long des colonnes en même temps que le mouvement communal s'intensifiait, l'église devint "maison commune, bourse de travail et théâtre populaire, maison sonore et lumineuse que les foules pourraient envahir à toute heure, arche pleine de tumulte les jours de marché, de danse les jours de fête, de tocsin les jours de révolte, de chant les jours de culte, de la voix du peuple tous les jours".([2])

 

La cathédrale était devenue l'institutrice du peuple : "La cathédrale vivait tellement de la vie de ses bâtisseurs qu'elle changeait en même temps qu'eux, qu'une génération élevait un étage ogival sur un étage en plein cintre, qu'une autre abandonnait un bras de transept à moitié construit, ajoutait une couronne de chapelles, changeait le profil des tours, les multipliait ou les laisait inachevées, faisait flamboyer une rose au front d'une nef romane débarrassée de son berceau. La cathédrale montait, s'abaissait, s'étendait avec nos sentiments et nos désirs.

De là son unité touffue où, comme dans la foule ou la nature, toutes les formes différentes puisaient la solidarité dans le courant des mêmes séves. De là la liberté, l'élan et la violence et la douceur de l'hymne que chantaient ses voix innombrables et dont elle tremble toujours. C'était une encyclopédie ciselée avec amour dans la matière de France. L'histoire sainte et le mythe chrétien transposés dans sa vie active se perdaient dans la marée montante des formes expressives qui racontaient de leurs mille rumeurs mêlées tout ce que contenait l'âme malicieuse ou naïve et tantôt lyrique et tantôt bonhomme de ceux qui les avaient entendues s'éveiller en eux."([3]) 

 

Cette évolution des codes, décrite comme un progrès par Elie Faure n'est pas d'ailleurs sans poser un problème bien résumé par Gilbert Durand, celui d'un appauvrissement sémantique. On y retrouve très actuel, le débat entre essences et substances, entre voces et res, entre Foi et Raison. Alors que l'art roman est riche d'une iconographie symbolique héritée de l'Orient, art indirect tout d'évocation symbolique où ce qui transparaît est la gloire de Dieu et sa surhumaine victoire sur la mort, art iconique appuyé sur le principe théophanique de l'angélologie, le gothique est un art direct, dont le prolongement flamboyant dit bien l'évolution.

Il représente les souffrances de l'homme Dieu, iconoclaste par excès, il accentue le signifiant à un tel point qu'il glose de l'icône à l'image trés naturaliste, perd son sens du sacré et devient simple ornement réaliste, objet d'art.

 

Apogée de l'Aristotélisme, le gothique est pour Durand, dépréciation de la pensée indirecte, asservi au régime de pensée adopté par l'Occident faustien du 13ème siècle qui privilégie la pensée directe au détriment de l'imagination symbolique et des modes de pensée indirecte, il amène à copier la nature, c'est le conceptualisme gothique.

 

S'y opposent la renaissance franciscaine du symbole, le culte platonique de l'amour chez les fedeli d'Amore [4].

 

De même le théâtre religieux va se développer à partir du 9ème siécle dans le même sens pour culminer au 14ème – 15ème siècles dans sa forme achevée qu'est le théâtre en rond, théâtre très représentatif, en langue vulgaire, par opposition aux jeux à thèmes exclusivement sacrés et insérés dans le drame religieux sobre et en langue latine du 12ème  siècle.

 

L'évolution des codes dans l'art pictural n'est pas moins significative. Ainsi le portrait est figure abstraite, symbolique jusqu'au XIVéme siécle tandis qu'à partir de la deuxiéme moitié du XIVéme siécle, les représentations du roi sont nettement caractérisées. C'est à partir de la même époque que les peintres commencent à s'intéresser au paysage pour lui-même pourtant encore plus souvent organisé en fonction des nécessités du symbolisme que selon les lois de la perspective.

 

Albrecht Dürer (1471-1528) a, l'un des premiers, codifié cette théorie de la représentation dans ses Lettres, écrits et traités des proportions: "Car l'art se trouve véritablement dans la Nature: celui qui peut l'en extraire par son dessin, il le possède... l'expérience fait beaucoup dans ce domaine. Plus ton oeuvre se rapproche de la vie par sa forme, meilleure elle paraît".

 

Au 15ème  siècle, toutes ces influences font que les codes culturels médiévaux sont désormais quasi totalement tournés vers le monde des choses. Comme l'a bien montré Jean-Charles Payen[5], à propos du Roman de la Rose (13ème), l'Université, à travers l'étude des sources latines, prépare les esprits à faire coïncider les lois de l'Univers avec celles de Dieu en recourant à la Nature.

 

"L'aristotélisme détourne de la quéte platonicienne des essences et favorise par le retour au concret, la constitution d'une science positive"... "De Raison à Nature: Nature rétablit Raison dans ses prérogatives... ce qui s'affirme est un rationalisme qui ne se déduit pas de syllogismes abstraits; il a pour base le sensible et pour ciment l'évidence de la Logique"...



([1]) Faure E. Histoire de l'Art, Livre de Poche, 1964, p.235

([2]) Faure E.ibidem p.246

([3]) Faure E.ibidem p.266.

([4]) Durand G. L'imagination Symbolique  PUF 1984.

([5]) Payen J.C. La Rose et l'Utopie, Paris, Editions Sociales, 1976, p.135.

Accueil | changements | pages | tags

pages

Créer une page Lister toutes les pages Dernières modifs

Connexion

Code d'accès ou email :

Mot de passe :

mot de passe oublié se créer un compte

KarmaOS : peace and blog
MetaWiki : hébergement de wikis, wiki hosting.
diff. hist. edit. admin