Les figures de l’autre chez Cornélius Castoriadis. 

 

Les figures de l’autre chez Cornélius Castoriadis[1].

              

Freud : « la haine est plus vieille que l’amour ».

 

Georges Bertin, directeur d’Esprit Critique.

http://www.espritcritique.fr

Introduction.

 

Cornélius Castoriadis est une des figures les plus marquantes de la vie intellectuelle française de la seconde moitié du 20ème siècle. D’une lucidité prémonitoire dans ses analyses du système communiste et de sa bureaucratie dans les années 50, il est devenu une référence centrale à partir du milieu des années 70.

L’analyse de l’imaginaire chez Castoriadis peut être lue comme une approche nouvelle du conflit culturel entre les lumières et le romantisme. Le rapport avec l’imagination créatrice souligne la dimension “romantique” de l’idée d’autonomie; en même temps, les projections imaginaires de la maîtrise rationnelle distinguent la logique de la domination des courants contestataires qui remontent aux lumières. A partir de la conception freudienne, Castoriadis thématise l'élément imaginaire constituant de la psyché. Sa définition de la psyché comme imagination radicale, c'est-à-dire essentiellement comme émergence de représentations ou flux représentatif/affectif/intentionnel non soumis à la déterminité, implique des conséquences ontologiques, logiques, métapsychologiques, mais aussi une redéfinition de la psychanalyse comme activité pratico poétique et une nouvelle conception du sujet.

La notion freudienne de sublimation, centrale chez lui, est reprise et re-élaborée tout au long de son œuvre d’une façon très originale, elle est, de fait, replacée et modifiée à travers sa double articulation avec l'imagination radicale de la psyché et  le processus de socialisation.  Dans son œuvre ultérieure la notion de sublimation sera enrichie, directement et indirectement,  par le rôle qu’il lui confère dans sa théorisation du sujet humain,  notamment dans son rapport avec la passion, la réflexion et la subjectivité autonome.  

Le point central de l’œuvre de Castoriadis est, de fait, le concept d'autonomie. A la question, qu’est-ce que l’autonomie ? Castoriadis répond : « L’autonomie est autoposition d’une norme, à partir d’un contenu de vie effectif et en relation avec ce contenu (…) soit  comme la capacité, d’une société ou d’un individu, d’agir délibérément et explicitement pour modifier sa loi, c’est-à-dire sa forme. » Aujourd’hui, ce projet paraît commun à la psychanalyse issue de Freud et, bien qu’il y soit tombé en sommeil, au politique[2]. « Deviens autonome » : voilà l’impératif pratique qui, aux yeux de Castoriadis, domine les trois champs, politique, psychanalytique et philosophique. L’objet de la politique consiste à créer, en se servant de l’imagination radicale, des institutions qui, une fois intériorisées, permettent l’accès de chacun à l’« autonomie ». D’après Castoriadis, « ces institutions tiennent ensemble parce qu’elles incarnent chaque fois un magma de significations imaginaires sociales. Il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais de société purement fonctionnelle. L'institution imaginaire de la société vise donc à penser la conjonction du discours politique et du mouvement des hommes avec lequel il doit se rencontrer -peut-être dirait-on aujourd'hui le "mouvement social", mais il n'est pas sûr que ce terme convienne. Car parler du mouvement social et lui déléguer la responsabilité d'orienter l'action publique, c'est reléguer au second plan -pour plus tard?- ce qui fait tout le problème: la jonction de la théorie et du mouvement, du dire et du faire.

Castoriadis a su, avec le thème de l'autocréation de la société, poser dans toute sa complexité la question de l'institution: qu'est-ce qu'instituer, autrement dit comment une nouvelle forme de vie, c'est-à-dire une nouvelle pratique douée de sens, peut-elle advenir parmi les hommes? Il s'agit donc de ressaisir dans son déploiement, contre toutes les cristallisations imposées, ce que Castoriadis appelle "le faire pensant".

 

 Eléments biographiques.

Né à Constantinople en 1922, Cornélius Castoriadis mène des études de droit, d'économie et de philosophie à Athènes. Militant dès l'âge de 15 ans dans l'Organisation des Jeunesses Communistes, illégale sous le régime de la dictature, il rompt, quelques années plus tard, avec un parti communiste qu'il découvre chauvin et bureaucratique pour se rallier au parti trotskiste. Se sentant menacé à la fois par les fascistes et les communistes qui, dit-on, veulent sa liquidation physique, il décide, en décembre 1945, de s'installer en France pour faire sa thèse de philosophie. Tenant pour insuffisante la critique du stalinisme proposée par le courant trotskiste, il décide avec Claude Lefort de créer le groupe et la revue "Socialisme ou barbarie" qui allie l'engagement à la réflexion politique et philosophique. Sans cesser l'analyse critique du monde capitaliste, il dénonce "le présent d'une illusion" dans les régimes qui font dériver de la pensée marxiste des idéologies réactionnaires. Il est un des premiers à démonter la logique des pouvoirs totalitaires. Parallèlement à la rédaction de nombreux articles qu'il publie sur la société bureaucratique et l'expérience du mouvement ouvrier il est fonctionnaire international à l'O.C.D.E. en qualité d'expert aux questions économiques. En 1975, il publie "L'institution imaginaire de la société" où l'idée politico-sociale d'autogestion s'approfondit dans une pensée de l'autonomie qui conduit Castoriadis à poser l'imaginaire au centre de la création sociale comme surgissement d'une nouveauté radicale. Développant une pensée philosophique de l'imaginaire qui induit de nouveaux contenus de connaissance, dans le cadre d'une conception originale du social-historique et du rapport entre psyché et société, en 1977, il fonde une nouvelle revue avec Claude Lefort, Marcel Gauchet, Miguel Abensour, Pierre Clastres et Maurice Luciani, "Libre ", qui ne comptera que quelques numéros. Désireux de dégager une intelligibilité des relations, entre logiques de société et mécanismes psychiques, il entreprend une lecture approfondie de la théorie freudienne, quitte l’OCDE, s'installe comme psychanalyste. Il occupe, à partir de 1980, un poste de directeur de recherches à l'Ecole de Hautes Etudes en Sciences Sociales où il anime un séminaire intitulé : " Institution de la société et création historique " jusqu'au printemps 1995. Il décède le 26 Décembre 1997… L'œuvre de Castoriadis est d'essence philosophique, même si elle ne s'inscrit pas dans un champ disciplinaire particulier, mais fait communiquer, entre elles, différentes disciplines (philosophie, psychanalyse, économie, sciences politiques, histoire...).

(cf article de Florence Giust Deprairie in Journal des chercheurs, René Barbier, CRISE Université Paris 8).

Concept : chez Castoriadis, le concept d’imaginaire est double, chaque pôle de la définition s’étayant mutuellement : imaginaire radical et imaginaire social.

Imaginaire radical : L’imagination radicale est l’activité par laquelle tout être vivant se fabrique son monde propre, à chaque fois singulier. Chez l’homme, cette imagination radicale crée en outre les « significations imaginaires sociales », socle de la vie collective, des religions, des institutions, du droit etc. Plus particulièrement, « l’imagination radicale du sujet humain et l’imaginaire social instituant créent, et créent ex nihilo. » C’est ex nihilo que cette imagination confectionne les structures de l’existence humaine : vitales, psychiques et socio-politiques. Castoriadis renverse la vulgate philosophique : loin d’être des productions de la raison, les constructions politiques, juridiques et morales sont des créations de l’imagination (la raison étant elle-même une dérivée de l’imagination).

D’une façon générale, l’imagination radicale, dans les trois sphères qui sont celles de la vie, de la psyché, de la société, invente à chaque fois un « monde propre », un monde pour soi, qui invariablement se caractérise par la clôture.

L’imagination radicale humaine, dé fonctionnalisée, crée des formes qui sont à la fois des significations et des institutions - l’imaginaire social et politique, tantôt instituant, lorsqu’il sécrète de nouvelles lois, de nouvelles institutions ; tantôt institué, lorsqu’il est figé en lois, règlements, institutions établies (4). Dans la plupart des sociétés, il est impensable de remettre en question les significations imaginaires fondamentales, le plus souvent religieuses, qui servent de base à cette société : si la pensée y est possible (il y a bien une pensée chrétienne, une pensée islamique), la réflexion (le « retour sur ») s’y révèle néanmoins exclue (il ne peut pas exister de réflexion chrétienne ou de réflexion islamique).

Pour le professeur René Barbier,  « Cornelius Castoriadis est le penseur qui présente une des meilleures voies d'accès au plein accomplissement de l’ autorisation à réintroduire l’imaginaire comme concept..

"Nous parlons d'imaginaire - écrit-il - lorsque nous voulons parler de quelque chose d' "inventé" - qu'il s'agisse d'une invention "absolue" ("une histoire imaginée de toutes pièces") ou d'un glissement, d'un déplacement de sens, où des symboles déjà disponibles sont investis d'autres significations que leur significations "normales" ou "canoniques"...Dans les deux cas, il est entendu que l'imaginaire se sépare du réel, qu'il prétende se mettre à sa place (un mensonge) ou qu'il ne le prétende pas (un roman)" .

Pour Castoriadis, l'imaginaire doit utiliser le symbolique, non seulement pour s'exprimer, mais pour exister et inversement le symbolique présuppose la capacité l'imaginaire : voir dans une chose ce qu'elle n'est pas, de la voir autre qu'elle n'est. L'imaginaire est l'oeuvre d'un imagination radicale, non spéculaire et permanente, dans le cadre de la psyché/soma. L'imaginaire dont parle Castoriadis n'est pas "image de" : "il est création incessante et essentiellement indéterminée (social-historique et psychique) de figures, formes, images à partir desquelles seulement il peut être question de "quelque chose". Ce que nous appelons "réalité" et "rationalité" en sont des oeuvres" .

Cet imaginaire, dans l'esprit de Castoriadis, est double (social historique et psychique) et irrésorbable. L'imaginaire est la capacité élémentaire et irréductible d'évoquer une image, la faculté originaire de poser ou de se donner, sous le mode de la représentation, une chose et une relation qui ne sont pas. L'imaginaire, tant psychique que social relève de la logique des magmas pour laquelle, quel que soit l'effort de rationalité, le résidu inexpliqué demeure en l'état de magma .

Ce magma est dynamisé par un flux incessant de représentations et de significations, conçues comme émergeant d'un imaginaire radical et non comme de simples reflets ou copies de chose. Devant l'attrait mass-médiatique du mot "imaginaire social" repris comme effet plutôt spéculaire, Castoriadis a beaucoup insisté sur cet aspect créateur de l'imaginaire social. Pour lui "la représentation est la présentation perpétuelle, le flux incessant dans et par lequel quoi que ce soit se donne. Elle n'appartient pas au sujet, elle est, pour commencer, le sujet...Elle est précisément ce par quoi ce "nous" ne peut être jamais enfermé en lui-même, ce par quoi il fuit de tous les côtés, se fait constamment comme autre que ce qu'il "est", se pose dans et par la position de figures et dépasse toute figure donnée. "

L'imaginaire total, c'est l'imaginaire radical qui règne à la fois comme social-historique et comme psyché-soma: "Comme social-historique il est fleuve ouvert du collectif anonyme : comme psyché-soma, il est flux représentatif/affectif/intentionnel. Ce qui, dans le social-historique, est position, création, faire être, nous le nommons imaginaire social au sens premier du terme, ou société instituante. Ce qui, dans la psyché-soma est position, création, faire être pour la psyché-soma, nous le nommons imagination radicale" .

Pr René Barbier http://www.barbier-rd.nom.fr/.

Imaginaire social.

 

Par " imaginaire social ", Cornélius Castoriadis entendait désigner l’ensemble des " significations imaginaires sociales " partagées par les membres d’une société. Exposée dans l’Institution imaginaire de la société, cette conception permet de rendre compte de la nouveauté en histoire, autrement dit de l’" Événement " : elle est synonyme de " faculté de novation radicale ", de " puissance de création des collectivités humaines ".

 

Il rend opératoires ces concepts dans son analyse du discours de la haine, et trouve deux sources aux racines de la haine :

 

·                    La psyché rejette ce qui n’est pas elle-même,

·                    L’institution sociale tend à se clore sur elle –même.

 

Racines Psychiques : soit le noyau monadique du sujet, originaire, obscur, insondable, a-social. Au premier état, le sujet ne peut se référer qu’à soi, il se vit dans l’indistinction,  « ce monde est identiquement soi, proto sujet et proto monde, se recouvrant pleinement » (L’institution imaginaire de la société… p 397).

 

Ces racines ont leurs figures :

1er état : la libido de l’enfant circule entre lui-même et le sein, (auto investissement) déterminant narcissisme et autisme.

 

2ème état : la séparation crée le désir de retrouver l’état originel, où il a été dans une position monadique indifférenciée. Ce désir est de fait indestructible car irréalisable : ce qui manque manquera toujours : l’avant de la séparation et de la différenciation. Une fois que la psyché a subi la rupture de son état monadique, qui lui impose l’objet , l’autre et le corps propre, elle est à jamais excentrée par rapport à elle-même, orientée par ce qu’elle n’est plus, qui n’est plus et qui ne peut plus être. La psyché est dés lors, son propre objet perdu, (perte de soi, rupture avec soi).

La psyché considérera toujours comme sens cet état unitaire où sujet et objet sont identiques : représentation, affect et désir étant une seule et même chose. Car le désir est immédiatement représentation :

·         possession psychique du désiré,

·         affect du plaisir, toute puissance de la pensée.

·         La psyché ne peut l’atteindre dans le monde réel et met en œuvre des processus puissants de substitution (médiations, mysticisme, visions) ou d’identification à des personnes, tâches, collectivités renvoyant à des significations et des institutions qui fournissent du sens au sujet mais ne sont que des substituts de sens de la vie réelle (mythes, sciences, technique).

Fournir du sens au sujet s’origine dans l’état d’enfance (marqué par la tranquillité psychique) et qui est soumis à une rupture radicale quand l’énergie de l’amour de soi se scinde en trois parties.

1.        La partie qui demeure celle de l’auto investissement du noyau psychique  (amour de soi rémanent, égocentrisme) lui dit je suis l’origine de mes coordonnés spatio-temporelles. Elle imprègne toutes les phases ultérieures.  L’envers de la haine de soi est ici la haine de l’autre réel.

2.        Une autre partie est transférée au sein, (hallucination du sein) marquée par l’ambivalence des affects, l’infans devant le trou béant qui affecte son monde originel réagit par l’angoisse, la rage, interprète le manque de sein comme manque de sens, considère dés lors la mère comme objet ambivalent, ce qui détermine aussi la haine de soi je suis bien, je n’est pas  moi, je est un autre.

3.        Une troisième part est transformée en haine du monde extérieur : être socialisé, c’est investir l’institution, et les significations imaginaires qu’elle porte (dieux, esprits, mythes, Justice, capital, Etat). L’institution est ici créatrice de sens, création du monde elle est multidimensionnelle. Elle est aussi clôture du sens : monde de significations clos (ce qui distingue les sociétés archaïques des sociétés modernes). Toutes les sociétés se sont instituées moyennant une clôture intérieure, elles se créent une niche nostalgique de sens qu’elles imputent le plus souvent à une cause extra sociale (religion, hétéronomie). Or, toute société hétéronome repose sur deux besoins :

 

·         La nécessité d’une fondation et d’une garantie extra sociale,

·         Le besoin ou la nécessité de rendre impossible toute mise en question de l’institution.
C’est ce qui explique le mécanisme de l’identification qui rend possible le déplacement de la puissance meurtrière dans les guerres et la foule. D’où deux effets :

 

L’individu social est inconcevable sans inconscient, institution de la société, institution de l’individu social. C’est l’imposition à la psyché d’une organisation qui lui est hétérogène et s’étaye sur l’être de la psyché, doit le prendre en compte. L’inconscient dynamique se peuple ainsi de toutes les créations de la psyché qui auront été refoulées et sera toujours dominé par le premier noyau de la psyché : le monde  psychique :  « Si l’inconscient ignore le temps et la contradiction, c’est aussi parce que tapi au plus sombre de cette caverne, le monstre de la folie unifiante y règne en maître. »

 

Psychogenèse et sociogenèse.

Entre monde privé et monde public, l’individu institué socialement relève à la fois d’une psychogenèse et d’une sociogenèse quand la psyché s’ouvre au monde social historique. Nous ne sommes pas très éloignés de la conception du trajet anthropologique de Gilbert Durand , lequel s’opère chez lui, dans une perspective plus structurale, entre intimations du milieu et pulsions subjectives.

 

Quand la sphère privée et psychique, étrangère au sens, ignore temps et contradiction, distinction, séparation, articulation, l’individu se trouve à l’aise dans des sociétés closes à identifications fortes portées par  des cercles concentriques, de la famille au groupe racial, mais, quand il participe au sens social, effectue un passage lui permettant de faire son deuil de la toute puissance de la monade psychique, il s’épanouit dans des sociétés ouvertes, et trouve dans les ruptures de sens l’occasion de ses transferts.

 

La séparation instaure la distinction du monde public et du monde commun en imposant la socialisation à la psyché.

Dans ce contexte, la relation à l’autre est à la fois source de plaisir et de déplaisir (perturbante) (L’institution imaginaire de la société… p. 402). Les formations successives du sujet tiennent compte de la séparation, de la diversité imposée à la psyché, sont autant de tentatives de tenir ensemble cette diversité qui se diversifie.  La sublimation sera ainsi le procès par lequel la psyché est formée à remplacer ses objets propres ou privés d’investissement par des objets qui valent dans l’institution sociale, y contribuent :

·         l’accession au langage (qui n’est pas signes, mots privés), LEGEIN,

·         l’accession au faire social (qui n’est pas objet), TEUKHEIN.

 

Quand l’enfant investit d’autres objets que le sein, il concrétise et articule l’institution de l’individu par la société (ex le chasseur, le militant, l’inventeur), fait exister par la psyché un monde public et commun, et les rapports sociaux doivent être ainsi médiatisés. Ce qui tient les gens ensemble, ce sont les significations imaginaires sociales, ce sont elles qui les font participer aux institutions.

Elles sont imaginaires car elles ne correspondent ni à des objets naturels, ni à des idées rationnelles, elles procèdent de la création. Créatrices de l’imaginaire social, elles ne sont rien si elles ne sont pas partagées.

 

 

 

 

La haine.

Il existe, pour Castoriadis, deux expressions psychiques de la haine :

·         haine de l’autre,

·         haine de soi.

Toutes deux trouvent leur origine dans le refus de la monade psychique d’accepter ce qui pour elle est, au même titre, étranger. Elle refus et l’individu socialisé dont elle a été obligée de revêtir la forme, et les individus sociaux dont elle ne peut assumer la co-existence vécue comme moins réelle que la sienne.

Car la société n’est pas transparente, les institutions y socialisent, y domptent la haine par le recours à la compétition individuelle, au potlatch, à l’agon, voire à la malveillance, toutes ces forces détournant une part de la haine, de l’énergie destructive disponible.

Ceci ne peut se réaliser qu’à condition de garder en réserve une partie de la haine disponible, de la destruction. « La haine conditionne la guerre, elle s’exprime dans la guerre ».

Et quand les ressources de ce réservoir de haine ne sont pas mobilisées, elles s’expriment dans le mépris, la xénophobie, le racisme.

Le tendances destructrices des individus confortent les tendances sociales à se clore à se refermer, et toute menace aux collectivités est vécue comme menace : « nos normes sont le bien, notre dieu est vrai », chaque société est ainsi interprétation du monde, si on l’attaque elle se défend (impérialisme des significations). Dans ce cadre, l’altérité est impossible.

La rencontre d’une société avec les autres ouvre, dés lors, trois possibilités d’évaluation :

Deux positions intolérables pour l’individu car vécues comme attentatoires à ses repères identificatoires :

-          les autres sont nos supérieurs, accepter cela c’est renoncer à ses institutions, accepter celle des autres.

-          les autres sont nos égaux : si on accepte cela, c’est faire le lit de l’indifférence .

La troisième position est dés lors choisie : les autres sont nos inférieurs, donc leurs institutions sont incomparables aux nôtres, sinon cela nous conduirait à accepter chez les autres ce qui est pour nous abominable.

Reconnaître l’altérité essentielle, c’est accepter la rupture de la clôture de la signification, la mise en question de l’institution donnée de la société, c’est avec Homère, Hérodote, Swift, Montesquieu, Montaigne , considérer que les autres ne sont ni pervers, ni inférieurs.

Et les formes historiques d’institutions étant multiples, hétérogènes, l’hostilité à l’égard des étrangers parcourt tout le spectre des possibles : du meurtre immédiat à l’hospitalité généreuse entre tolérance totale et intolérance instituée via certaines formes de tolérance partielle.

D’où la nécessité à reconnaître la quantité de haine retenue dans le réservoir social que l’institution n’a pas voulu canaliser vers d’autres objets. L’imaginaire social doit pouvoir être interrogé aussi dans ce sens.

Facteur aggravant : par pulvérisation des repères identificatoires traditionnels,  la dissolution des collectivités intermédiaires dans les sociétés capitalistes, privant les individus de possibilités d’identifications alternatives pour les individus. C’est ce qui donne les crispations sur la religion, la nation, la race, et l’exacerbation de la misocénie.

 

Le racisme se caractérise par l’inconvertibilité essentielle de l’autre car l’objet de sa haine doit rester inconvertible. C’est ce qui fait que l’imaginaire raciste invente des caractéristiques prétendument physiques, donc irréversibles, chez les objets de la haine, autre façon de se haïr soi-même..

 

Dans ce contexte, le métissage brouille les pistes, et provoque répulsion.

 

Les racines de la haine sont ainsi celles de la nécessité et du besoin de clore le sens, certitude de la singularité de la psyché, et de l’identification du sujet à des croyances étanches partagées.

 

Georges Bertin.

Séminaire d’anthropologie de l’Imaginaire,

 CNAM,

 Angers, 2006.

Annexe : note de lecture. in  Esprit Critique. Montréal.

 

David Gérard. Cornélius Castoriadis, le projet d'autonomie. Paris, Editions Michalon. 2000. 201p.

 

 

Dans ce petit livre à la fois complet et précis, Gérard David nous offre une synthèse tout à fait convaincante du parcours intellectuel, traduit par son œuvre, de Cornélius Castoriadis, décédé le 26 décembre 1997, à l'âge de 75 ans.

 

Qualifié par Edgar Morin au lendemain de sa mort de "titan de l'esprit", Castoriadis est présenté ici, et c'est un des grands mérites de cet ouvrage, dans une perspective qui sait croiser les deux aspects auxquels il est souvent alternativement réduit, celui du militant de Socialisme ou Barbarie ou encore celui du philosophe et sociologue de l'imaginaire dont l'œuvre maîtresse demeure L'Institution Imaginaire de la Société (Le Seuil, 1975).

 

Ici la réalité symbolique de la production Castoradienne n'est pas découpée arbitrairement, disjonctée, elle demeure dans sa totalité insécable, ce qu'elle n'a jamais cessé d'être, y compris dans les derniers ouvrages de la série des Carrefours du labyrinthe, une autoproduction du social parce que pensée sur et dans le social. De ce fait, elle éclaire puissamment la sociologie contemporaine, comme en abîme de l'autre pensée sociologique puissante du siècle, et dans un tout autre ordre, celle de Gilbert Durand, avec laquelle elle entre curieusement souvent en relation dialectique, si on veut bien les considérer attentivement du seul point de vue des catégories de l'Imaginaire. C'est sans doute ce qui vaut à l'une et à l'autre de ces pensées d'être si souvent déniées par les scolastiques du siècle. Nous même, enseignant de 1992 à 2000, la sociologie aux étudiants du DESS et de la maîtrise de sociologie à l'Université Catholique de l'Ouest d'Angers, avions été frappé de constater à quel point les prêts à penser mécaniques et institués pouvaient, dans les cursus suivis par nos jeunes auditoires, avoir pris le pas sur leur capacité à "s'autoriser à se faire eux mêmes leurs propres auteurs" pour reprendre l'expression de Jacques Ardoino. Les ayant tenus écartés systématiquement depuis des lustres de l'oeuvre de Cornélius Castoriadis, on les sommait alors, et cela ne s'arrange pas vraiment, de sacrifier aux poncifs organisationnels décrétés de droit divin. Bien peu eurent alors l'audace de s'en remettre à eux mêmes, de s'autonomiser en produisant une pensée libre. La barbarie règne encore, aussi, à l'Université quand les organisateurs, les urbanistes aménageurs et autres administrateurs plus ou moins civils se prennent pour des savants!

 

C'est tout le mérite de Gérard David que de nous proposer cette propédeutique à une œuvre qui demande à être sans cesse revisitée. Il nous la présente sans jamais les disjoindre dans ses trois dimensions:

 

-          la réflexion critique sur le sujet, alimentée aux sources de la psychanalyse et du marxisme,

-          la prospective sociale, lorsqu'il développe le projet d'autonomie de Castoriadis sur les plans ontologiques et politiques,

-          sa réflexion proprement anthropologique, quand évoquant le sujet et sa socialisation, Castoriadis entrevoyait de manière quasi prophétique le processus de mutation anthropologique auquel, on en conviendra, nous sommes chaque jour de plus en plus acculés, et en appelait à l'instauration d'une païdeia, à l'interface de l'individu et de la société dans ses dimensions individuelles (on retrouve là l'ancrage de l'imaginaire radical dans la psyché sôma) et collectives (avec la praxis entée dans l'imaginaire social créateur et ses significations auto produites).

 

Comme l'écrivait dans un forum internet, quelques jours après son décès, Paulo Henrique Martin: " L'expérience de la lecture de Castoriadis n'est pas seulement un fait théorique. Il s'agit plutôt d'une ouverture de conscience, d'une nouvelle possibilité de sentir et de penser le monde". C'est ce que l'ouvrage de Gérard David nous restitue, et l'on aura compris qu'il nous ouvre ici les arcanes d'une pensée sociologique.

 

Georges Bertin. 26/12/2001.

 

 

 

Parutions récentes.

février 2005 : Une société à la dérive : Entretiens et débats, 1974-1997, Paris, Seuil

Avril 2004 (réédition) : Post-Scriptum sur l'insignifiance : Entretiens avec Daniel Mermet
suivi de Dialogue, La Tour d'Aigues, Éditions de l'Aube, « Poche essai », 149 p.

Mars 2004 : Ce qui fait la Grèce, 1. D’Homère à Héraclite Séminaires 1982-1983.
La Création humaine, tome II : Texte établi, présenté et annoté par E. Escobar M. Gondicas et P. Vernay, Paris, Seuil, 355 p.


[1] sources : L’institution imaginaire de la société, Le Seuil, 1975, et Les racines psychiques et sociales de la haine, in Les carrefours du labyrinthe, VI, Figures du pensable, Le Seuil, 1999, David Gérard, Cornélius Castoriadis, le projet d’autonomie, éd Michalon, 2000.

 

[2] Redeker Robert, Contre le conformisme généralisé, Le Monde diplomatique, août 1997.

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