Nous avons rencontré René Bansard, retraité de la banque, modeste chercheur solitaire merveilleusement érudit, en 1965 à la bibliothèque municipale de La Ferté Macé. Nous avions alors dix sept ans.
S'il n'a que très peu écrit, ses enseignements oraux, recueillis au cours de nos longues promenades sur les routes du bocage normand, devaient nous marquer pour toute notre vie, et de fait, nous n'avons depuis lors cessé, d'abord avec Jean-Charles Payen, le premier universitaire à prendre au sérieux les travaux de Bansard, avec l'équipe érudite qu'il avait su réunir (Michel Vital Le Bossé, Gilles Susong, Mike Barry...), puis autour de Michel Pastoureau, notre second chef de file, aussi savant, lui aussi, que modeste, d'explorer collectivement la piste ouverte par les enquêtes de René Bansard dans les années 60 sur l'enracinement folklorique de la Légde Arthuriennne aux bocages de l'Ouest.
GB.
Parti dans un premier temps, comme le font nombre d'érudits locaux sur sa propre piste généalogique, René Bansard avait découvert que plusieurs de ses lointains cousins, les Bansard, habitaient sur les marches du Maine, parfois même encore en des lieux nommés Bansardiéres.
Leurs positions correspondaient pour lui à celles de juridictions de marches chez les Francs, les bannats. L'une d'entre elles, sur la commune du Châtellier, jouxte la paroisse de Banvou, autrefois la plus au Nord de l'ancien diocése du Mans, le Pays des Cénomans, exactement située en marche de trois diocéses anciens, et avant les circonscriptions ecclésiatiques, de trois pays: le pays breton (diocése de Dol) le pays normand (diocése de Sées) le pays manceau (diocése du Mans). Banvou occupe de fait une position privilégiée dans l'angle de la Varenne et des collines qui forment la ligne de partage des eaux entre le versant de la Manche et celui de l'Atlantique.
A Banvou se croisaient, à l'emplacement du bourg, trois voies romaines: celle de Jublains à Vieux, celle du Mans à Valognes et celle de Rennes à Lisieux.
Et de fait, la racine Ban, d'origine germanique, n'a pû apparaître avant l'arrivée des Francs dans le Maine ni avant l'implantationdes Bretons en Armorique fin VIéme siécle.
C'est là que vient s'établir au Viéme siécle de notre ère, un ermite, saint Ernier, envoyé, lui aussi, par saint Innocent, évêque du Mans, qui fonde un ermitage au coeur des solitudes boisées du Passais et dont les miracles défraient la chronique.
En son honneur se tient une procession chaque année vers le 10 Août, aux étranges rites. Notre chercheur entend là plusieurs récits, celui d'une fontaine qui déclenche des orages lorsque l'on y plonge un reliquaire, d'une aubépine qui fleurit l'hiver et ce autour de Saint Ernier, dont la figure lui paraît avoir fourni quelques traits à la confection d'un personnage de la Table Ronde, Léonce de Payerne (pagus Erneaie), régent du Banoïc dans les récits arthuriens.
Cette "gémellisation" des traits d'un personnage héroïque avec ceux d'un saint personnage est connue, elle vient, d'ailleurs, à l'époque où René Bansard entreprend ses travaux, d'être étudiée par un clerc mayennais, l'abbé Moisan qui en a fait sa thèse de doctorat és lettres. René Bansard élargissant son champ de recherches découvre bientôt que d'autres ermites du Bas-Maine sont, aux marches de la Normandie, dans le même cas que Saint Ernier et que leurs hagiographies se recoupent sur certains points avec ceux de plusieurs chevaliers de la Table Ronde: Saint Bômer (Bohamadus) et Baudemagu, le roi de Gorre, et surtout Saint Fraimbault (Sanctus Frambaldus, soit le porteur-baldo- de lance -framée-) et Lancelot du Lac, meilleur chevalier du monde, héros des romans arthuriens, né en la Marche de Gaule et de Petite Bretagne, en la demeure de son père, Ban de Banoïc .
De ces constats, va se forger, en lui l'intime conviction que le terroir du Passais (partie de l'antique forêt de Brocéliande attestée, dés le 12 ème siècle, dans les écrits de Wace, qui couvrait l'ensemble des marches précitées, de Bellême à Vannes et du Mont Saint Michel à Sablé) a servi de terreau à une matière qu'on appelera la Matière de Bretagne et il n'aura de cesse, jusqu'à sa mort de développer ses hypothèses dans ce sens.
Prospectant activement sur le terrain qu'il parcourt en vélosolex pendant près de vingt ans, il en arrive à la conclusion que le pays du Passais, (du latin passus) lieu de passage a également condensé sur son terroir un grand nombre d'évènements symboliques que l'on retrouve, à peine travestis dans la Matière dite de Bretagne. Ainsi, il entreprend, à la façon d'un Schliemmann vérifiant sur place les faits rapportés dans l'Illiade et l'Odyssée pour aboutir à la découverte du site de l'ancienne Troie, il parcourt à nouveau les itinéraires des chevaliers de la Table Ronde partis, par exemple, à l'aventure qui pour secourir la reine Gueniévre enlevée au royaume de Gorre (Gorron) par Méléagant le fils de Baudemagu, qui dans leur Quête du Saint Graal vers le Mons securus (Montsurs?).
Il ouvre ainsi une nouvelle piste qui a d'ailleurs déjà des précurseurs tenus, pour la plupart, à l'époque où ils formulaient pareille interrogation, pour aussi fous que René Bansard l' était de son vivant.
L'un est un fécampois: Max Gilbert et l'autre fut, au XIXème siècle, un écrivain colporteur, Arsène Laîné de Néel, à la production aussi importante que pittoresque et qui attend encore son thésard.
Déjà, dans les années soixante, quelques étudiants s'intèressent à ses travaux , le suivent dans ses déplacements, il manque à l'entreprise qui se fait jour, aux sources de la Légende Arthurienne en Normandie et au Maine, un chef de file. Ce sera le professeur Jean Charles Payen que Bansard rencontre un grand nombre de fois et qui, toujours curieux parfois agacé de cette conviction inébranlable qu'il pressent chez son interlocuteur , souvent admiratif de la science accumulée par ce modeste érudit qui, pour continuer ses travaux, a appris tout seul le haut allemand et s'est remis au latin et au grec, lui promet son appui et l'invite même à plusieurs reprises à communiquer devant la Société Arthurienne Internationale.
Bansard est trop timide pour affronter les aéropages savants internationaux, il préfère son terrain et l'amitié que lui vouent quelques disciples aussi éblouis que passionnés. Nuit après nuit, il accumule les fiches, les notes, rédigeant certaine conclusions sur des cahiers format-écolier, poursuivant inlassablement ses contacts, ses recherches, comparant, annotant avec une minutie scrupuleuse le moindre des indices inventoriés sur le terrain qu'il parcourt en vélosolex .
La mort le trouvera à la tâche, une nuit de novembre 1971, alors qu'il rentre d'une de ses tournées solitaires, il est fauché, en plein brouillard, par une voiture, "en la marche de Gaule et de Petite Bretagne", sur la route "Flers-La Ferté-Macé" au lieu dit "les Monts".
La piste qu'il a ouverte va connaître de nouveaux développements, J.C. Payen accepte en 1980 de prendre la tête de l'association fondée en 1973, par les disciples de René Bansard, pour sauver les documents laissés derrière lui, de nouveaux élèments rejoignent les premiers pionniers, Christiane et Michel-Vital Le Bossé, puis Michel Pastoureau, Mike Barry, Gilles Susong, Réjane Molina, Philippe Lavenu, Claude Letellier, la fécondité de l'approche Bansardienne n'échappe plus à personne tandis que prend forme la théorie dite de l'enracinement folklorique de la Lègende Arthurienne, qui dispose désormais de son bulletin, le CENA.: Herméneutiques sociales.
L'équipe, qui s'est ainsi formée autour de Jean Charles Payen, partage une conviction qu'il appartient à chacun d'élaborer à partir de disciplines particulières mais transversales:
- la civilisation anglo-normande aux XIIème-XIIIème siècles est certainement la plus riche intellectuellement de l'Occident médiéval chrétien, elle a produit les oeuvres d'art les plus prestigieuses en même temps que ses souverains s'assuraient le contrôle de territoires immenses. De plus, par leurs conquètes, elle se trouve au contact d'un autre grand foyer de civilisation, l'Islam, auquel nous devons sans doute d'être sortis de la barbarie en ces âges héroïques où nos ancètres allaient plus volontiers au carnage qu'à la librairie.
La composition des romans de la Table Ronde s'inscrit, pour les souverains anglo-normands et ceux qui les entourent dans un projet politique, artistique, religieux que les investigations de René Bansard viennent singulièrement remettre en lumière et que chacun d'entre nous va, dès lors, avoir à coeur d'approfondir.
Les abbayes normandes du Mont Saint Michel, de Savigny, de Mortain, de Lonlay l'Abbaye, de Stoguersey, etc.. en étaient lieux de conception et courroies de transmission.
L' enracinement de certaines des traditions arthuriennes dans ce terroir ne fait aujourd'hui plus aucun doute pour personne, tant est prolixe et riche le matériau recueilli et dont nous poursuivons l'interprétation, dans une perspective résolument multiréfèrentielle, c'est à dire en mobilisant au service de notre recherche toutes les ressources que nous offre aujourd'hui l'essor des Sciences Anthropologiques. D'où l'intérêt qu'il y a à ne aps s'entenir àdes éléments seulement scripturaires mais à envisager le concours d'autres disciplines: ethnographie, histoire, anthropologie symbolique, voire archéo botanique etc. Ce que nous ne cessons de faire, dans le doute critique depuis 1971.
Nous tentons de comprendre, ainsi, ce qui a déterminé la contamination (J.C Payen) de l'Imaginaire arthurien par le folklore des Marches de l'Ouest en observant plusieurs sources:
A: les littératures orales originales et les coutumes locales, la sensibilité des auteurs du Moyen-Age aux légendes épiques renforcée par les paysages, du Domfrontais,
B: un site Domfront, capitale de coeur des souverains Anglo-Normands, siége de l'intellectualité au XIIéme siécle car leiu de fréquents séjours de leurs cours,
C: le climat politique et féodal de la Normandie aux XIIème et XIIIème siècles et la mise en oeuvre de ce que l'école de Poitiers nommera,t rente ans après nos premires travaux, l'idéologie Plantagenêt.
Toutes ces enquétes déterminent en effet un incroyable faisceau, sur un territoire donné, entre Lessay et Bagnoles, entre Mayenne et Rânes, de similitudes troublantes entre les descriptions de Chrétien de Troyes et de ses successeurs et les paysages réels que ces poêtes ont connu lorsqu'ils séjournaient à Domfront, Falaise, Bures et Argentan.
Le circuit "Au Pays de Lancelot du Lac", itinéraire culturel et touristique(), rend compte de la richesse et de la diversité de ce terroir, le Passais, qui a été le théatre, depuis quatorze siècles, d'un grand nombre d'évènements symboliques et culturels qui en font, encore de nos jours, un lieu de prédilection pour l'amateur, l'érudit, celui qui cherche un sens à sa vie, hors des sentiers battus.
Pour nous, comme pour René Bansard, travailler sur la piste Normande consiste encore et toujours d'abord à formuler des interprètations du matèriau recueilli en mettant en oeuvre plusieurs disciplines: la critique littéraire, l'histoire, l'hagiographie, la toponymie, le symbolisme, l'ethnographie .
voir Bertin Georges, La quête du Saint Graal et l'Imaginaire, Corlet, 1997. Préface du professeur Gilbert Durand.
voir aussi: http://cena12arthur.metawiki.com
