Du ban à la banlieue, les territoires de la jeunesse.
Georges Bertin
La langue offre, si on veut bien se donner la peine de l’interroger dans la richesse des significations qu’elle produit, la clef de compréhension de moult problème social ou culturel.
Ainsi en va-t-il de l’appellation commune « jeunes des banlieues » qui définit à la fois un territoire vécu réellement et un territoire imaginaire marqué par la culture collective.
Les territoires réels sont, eux, marqués physiquement par le fait que de nombreux jeunes des couches populaires, éprouvent, sur ces territoires où ils vivent, des difficultés d'accès à l'emploi ou à la culture par manque de mobilité "physique" ou "culturelle". La capacité à « être nomade » constitue un capital, au même titre que les revenus et les relations professionnelles, amicales, familiales, il ne repose pas seulement sur la possession de moyens de transport individuels ou l’accès à des moyens de transport collectifs, mais sur des compétences et des stratégies particulières qui peuvent s’acquérir, s’apprendre (d’où l’utilité de la formation non seulement au savoir faire mais encore au savoir être). Pour certains, les difficultés de déplacement sont réelles, mais pour la majorité d'entre eux, le principal frein à la mobilité reste la crainte de sortir du cadre de vie familier et la peur de "l'ailleurs, par manque de capacité à appréhender des univers différents vécus comme hostiles. Le territoire est là enfermement car la banlieue peut aussi être territoire de refuge, prés de la mère qui veille du haut de sa fenêtre et dont la fonction surprotectrice ne saurait être minimisée dans un univers où les espaces du Travail et de l’Urbain sont eux entièrement voués à l’héroïsme ascensionnel, à la conquête d’une place « au soleil », à la compétition forcenées vers les cimes de hiérarchies dont la plupart ignoreront toujours les voies d’accès.
La mobilité fait partie de notre quotidien : migration journalière pour se rendre sur son lieu de travail, migration du week-end, destinations de vacances toujours plus lointaines. Elle est la marque du nomadisme entre des territoires décrits aussi par leurs fonctions, et liés à l’éclatement de leurs espaces de vie. Et le véritable enjeu de la mobilité se situe dans leurs têtes, dans leurs représentations du monde et de leur environnement, dans leur imaginaire. Si la notion d’insertion a, elle-même, éclaté, « vivre et travailler au pays » est un slogan qui n’a plus aucun sens sur la majorité de nos territoires.
Symboliquement cet enfermement est, de fait, vécu par la majorité de la jeunesse des quartiers populaires comme une mise à l’écart, une mise au ban et il n’est pas inutile d’interroger le sens à ce niveau.
Le ban, dans notre histoire, est d’abord une juridiction de frontière, liée au droit qu’avait l’autorité (roi, prince duc) de convoquer à sa disposition, y compris par violence, ceux qui étaient capables de se ranger sous une bannière et l’autorité d’un banneret en constituant ainsi une bande. Nos sociétés républicaines en ont largement usé auprès des kabyles et autres sénégalais convoqués aux premières lignes des nos guerres modernes.
En contrepartie de cette obéissance à la loi du ban, ceux qui refusaient de s’y soumettre ne pouvaient qu’être bannis, soit sortis de la sociabilité, voire en résidence assignée. On conviendra que cette acception du terme est bien représentative du territoire vécu aujourd’hui par nombre des jeunes de nos banlieues. Car la banlieue désigne bien au niveau de notre imaginaire social et ce territoire du ban et sa juridiction. Ils sont aujourd’hui vécus sur un plan symbolique d’une façon exacerbée par la jeunesse, et, dans la mesure où la convocation au service de l’intérêt collectif ne s’y exerce plus, comme celui de l’abandon le plus banal.
