Les Apparitions, essai d'anthropologie.
G. Bertin.
"L'analogie existant entre le processus de la civilisation et la voie suivie par le développement individuel peut être poussée beaucoup plus loin, car on est en droit de soutenir que la communauté elle aussi développe un Surmoi dont l'influence préside à l'évolution culturelle." Sigmund Freud. Malaise dans la Civilisation. P.U.F. 1971 p.102.
Notre civilisation connaît aujourd'hui une réflexion accrue sur la question des images, en effet, elle nous donne à voir de nouvelles catégories d'images (hologrammatiques, virtuelles) qui nous obligent à nous reposer la question de leur signification, de la distinction réel / imaginaire en même temps que des systèmes d'images très populaires sont sans cesse réactivés sous nos yeux sur des collines boisées, dans les bocages profonds, ou au cœur de chapelles ou d'églises paroissiales rurales ou urbaines. C'est le cas des phénomènes d'apparitions, que nous étudions depuis 1993 dans une douzaine de sites et sur lesquels nous posons un regard qui n'est en fait pas si neuf dans la mesure où leur étude met en lumière des choses cachées depuis le commencement du monde, des structures qui appartiennent de fait à notre patrimoine culturel et religieux.
Etymologiquement, le mot "apparition", d'origine latine, (ap-parere) renvoie à la manifestation, au fait de rendre visible, clair, quelque chose qui était caché.
C'est paraître avec idée de mouvement, d'action, le doublet (apparescere) ne faisant qu'ajouter l'idée de soudaineté.
Apparaître implique ainsi le double sens de présence et d'apparence (l'espagnol aparentar signifie feindre).
Plus intéressant, d'autres sens du mot renvoient aussi
- au fait d'être au service de..(être appariteur),
- d'obéir (parere) et à l'idée de fonction (apparitio). Ce doublet nous renvoie sémantiquement au double registre du phénomène et de l'imaginaire.
Le dictionnaire de la Langue Française de Littré retient, pour sa part également et la manifestation (production, arrivée, séjour, naissance , commencement) et la manifestation d'un objet qui se rend visible, se montre semble. Il évoque aussi le sens donné dans les chancellerie: faire apparaître ses pouvoirs, les notifier.
En somme nous nous trouvons d'emblée projetés dans la question du symbole et de sa fonction sociale quand nous explorons comme nous le ferons, à propos de l'apparition, les liens qui existent entre une réalité extériorisée de l'objet perçu: statue, animal, une personne, le diable, un moine, un personnage sacré et les significations qu'il porte.
Par ailleurs, il est coutumier d'opposer vision (voire dans son acception pathologique qui serait l'hallucination) et apparition, l'une appartenant à la sphère intime et l'autre comme socialisée.
Travailler sur les phénomènes d'apparitions, c'est donc se demander légitimement ce qu'ils révèlent, manifestent, donnent à voir qui était de l'ordre du caché, du non-dit, voire du refoulé, et encore se demander quel est le "donneur d'ordres" réel ou supposé, actuel ou passé, ce qu'il en est dans les apparitions du fonctionnel comme du politique ou encore du transcendant. En d'autres termes, ces témoignages sont-ils témoignages d'une réalité intermédiaire? Si cette réalité est celle de l'inconscient, quels champs s'ouvrent ici à l'interface du subjectif et du social, répondant à quelles nécessités ou quel désir? Renvoient-ils à des croyances dont les acteurs auraient intériorisé les prescriptions ou encore exécuteraient les injonctions? Mettent-ils en évidence un imaginaire à la fois radical, social et culturel, dans ses dimensions diachronique et synchronique?
L'étude des apparitions nous paraît pouvoir répondre à ces interrogations dans la mesure où il s'agit de phénomènes à prendre en compte comme "faits sociaux totaux". Ne révèlent-t-ils pas, en effet, des processus inconscients tant par leur position marginale à l'Institution que du point de vue même des phénomènes qui se sont déroulés dans les années passées ou se déroulent encore de nos jours?
Du fait de leur complexité, ils justifient d'une lecture anthropologique convoquant divers types d'analyse au point de rencontre des intimations du milieu qui les a vu naître et se développer et des impératifs bio-psychiques de leurs acteurs et témoins.
L'une et l'autre sont en effet des formations symboliques organisées autour d'un récit (les paroles du voyant, de la voyante, soit le "Message"), c'est à dire qu'elles jettent un pont entre:
d'une part un Imaginaire à la fois radical (psychique, lié aux racines, aux pulsions, aux sources de l'imagination) et social (formations de la création collective elles-mêmes doubles puisque se référant à la fois aux invariants culturels: archétypes, structures anthropologiques et à l'effervescence d'une société en train de se faire dont l'apparition analyse les processus en œuvre, quand le magma social vient au jour,
de l'autre la réalité palpable, contraignante, dans ses aspects sociaux et culturels mais aussi physiologiques et naturels: aurores boréales, liées aux phénomènes, scintillement stellaires, phénomènes atmosphériques dont rendent compte avec profusion les témoins.
Ce qui, dés lors, distinguerait l'apparition de la vision, en dehors de la référence à une réalité postulée d'emblée comme problématique, serait celle, respectivement, de leur efficacité symbolique, de l'interaction qu'elles supposent à partir des significations dévoilées par l'apparition; des contextes sociaux et économiques dans lesquels les signes observés se manifestent, des fondements mythologiques et socio historiques sur lesquels ils s'établissent.
Nous nous trouvons donc avec plusieurs niveaux d'interrogation qui déterminent nos enquêtes et préparent nos interprétations:
1) du côté des réalités incontournables:
- individus (voyants, témoins): leur physiologie, âge, maladies, conditions physiques, interactions familiales et groupales. Nous avons ainsi mis en évidence des âges plus fréquents chez les voyants (puberté, ménopause), des conditions physiques dégradées (maladies des os, voire maladies dites incurables, fragilité pulmonaire),
-- groupes avec tous les systèmes de dépendance et contre dépendance qui peuvent être mis en groupe, les travaux de psychologie sociale sur l'influence sociale sont ici nécessaires quand le groupe qui entoure le voyant porte littéralement l'émission du message, les émotions collectives encore observables de nos jours sur les sites observés comme dans les récits plus anciens des événements, l'usage de codes sociaux, rites et protocoles particuliers, nous avons été frappés par le mimétisme qui se dégage des comportements collectifs sur tous les lieux d'apparitions, l'influence des leaders, et nous constatons que les phénomènes étudiés sont soumis au leadership de personnalités marquantes (curé du village, aristocrate, grande bourgeoise) entraînant des cohortes de
sociétés: la géographie, la mythologie, l'archéologie et l'histoire des lieux, leur environnement naturel, l'histoire sociale et l'économie des régions théatre d'apparitions sont à porter à la compréhension de ces dossiers dans la mesure où, par exemple, l'apparition se développe toujours dans une situation de crise conjoncturelle (guerre, épidémie) ou structurelle (affaiblissement du lien social; mutations brusques d'un milieu, bouleversements institutionnels).
-espace: l'inscription spatiale des lieux d'apparition est dans ce sens un support très positif pour l'accueil de ces conduites sociales: retirés, situés sur une éminence, à l'écart des routes, près de fontaines ou d'arbres sacrés, sur des collines, ils reproduisent les caractéristiques des antiques nemetons, leur inscription naturelle renforçant la sensibilisation des fidèles.
Dans le discours des voyants, le lieu des apparitions est souvent proposé comme possibilité de refuge en cas de catastrophe générale, "terre bénie et sacrée". Un des groupes interrogés et en rapport étroit depuis le début avec le site de Dozulé nous a longuement décrit, au cours de l'enquête, sa recherche d'une terre protégée qui l'amena à des années d'errance avant de venir se fixer à Dozulé. Sont invoquées, à ce sujet, en tant que rationalisation a posteriori, les lois du cosmo tellurisme, la composition géologique des sols, le massif primaire étant supposé plus fiable, nous sommes toujours dans une fantasmatique de recherche de la stabilité, d'un monde immuable supposé favorable au maintien d'une société immobile.
La dimension "village" y est survalorisée (Dozulé, Pontmain, Pellevoisin, La Fraudais, Kerizinen, St Pierre la Cour sont des bourgs ruraux); en dehors ou en marge de la modernité, ils constituent l'antifigure d'une société moderne et urbaine perçue comme inquiétante. Les relations sociales étant supposées y être simplifiées, les esprits moins contaminés par l'air des villes porteur des idées à la mode, les esprits doivent y être plus proches du culte divin et corrompent les mœurs au niveaux politique, sociale et moral. Nous sommes là encore, dans ces descriptions, confrontés à de micro-sociétés qui ne peuvent se penser dans les cadres de la modernité et pour lesquels le futur ne peut venir actualiser des possibles. Il a nécessairement un aspect inquiète. Se conjuguent alors le triple étagement d'une nature immuable, de sociétés stables et d'organisations sociales qui doivent concourir à la réassurance des individus et des groupes.
2) du côté de l'Imaginaire:
- individus: pathologies, expériences particulières, transgression, catalepsie, dans les cas étudiés, l'EMC (état modifié de conscience) est patent chez les voyantes, comme les situations de refoulements, d'exclusion parentale, de conflits internes (une vocation religieuse contrariée est souvent un facteur favorable) et révèle des cas intéressants de réminiscence de situations religieuses vécues voire de glossolalies.
Pour ces sujets, un scénario dont nous percevons bien désormais les phases se déroule avec une belle régularité:
* un événement inattendu fait irruption dans leur vie,
* une manifestation s'y articule, souvent sur un vécu perturbé ou blessé,
* dans une situation de rupture, de transition ou de crise, familiale ou personnelle,
* elle rencontre le soutien inconditionnel de proches et un certain rejet de l'entourage social,
* elle conduit
soit les sujet à s'interroger sur leur santé mentale, et à demander de l'aide,
soit à se laisser persuader de l'attribution d'une mission,
* il apparaissent alors comme sacralisés ou sanctifiés par l'entourage,
* on vient les voir de loin,
* on les consulte,
* ils acquièrent un statut social qui les valorise, voire produisent des effets charismatiques,
* il connaissent la renommée, leur rapport à eux-mêmes et aux autres s'en trouve modifié,
L'origine sociale des voyants est, parallèlement, à interroger:, il s'agit de jeunes filles ou de femmes, plus rarement de garçons issus du peuple, la plupart du temps pauvres, dont la vocation religieuse a été souvent contrariée et qui ont passé une période de leur vie dans la mouvance d'une communauté religieuse féminine ou d'aristocrates.
Le statut qui leur est attribué par le fait d'avoir vu ce que les autres n'ont pas vu leur permet d'obtenir en quelque sorte réparation sur le plan social en faisant le point de mire d'une micro société locale vivant dans l'inter connaissance qui a désormais en partage une référence commune: le message qu'elle se doit de propager.
- groupes: le groupe apparitionnel se meut dans un "imaginaire contre", qui l'entraîne à promouvoir un discours millénariste ou apocalyptique et à rejeter les institutions existantes comme non efficaces voir responsables de la déréliction générale. Il rétroagit sur le message qui s'en trouve précisé, voir modifié lorsqu'il est délivré pendant de longues périodes.
Il est frappant de constater à quel point les groupes porteurs du message, sur les différents sites, ont tous une appartenance religieuse prononcée: congrégation paroisse, et la présence d'un prêtre agissant comme médiateur (Pellevoisin, l'Ile Bouchard, Dozulé, La Fraudais) est ainsi précisée. Il participe de la légitimation du message comme les divers commentateurs ecclésiastiques qui, agissant a posteriori, viennent le conforter.
Certains agissent de plus souvent à leur insu pour réactiver, dans une sorte de jeu mimétique, des antécédents concernant le site lui-même.
L'abbé l'H. de Dozulé est précédé dans des discours similaires par l'abbé Durand au XIXème siècle et par Durand de Troarn au XIIème siècle, le message de Tilly est annoncé au même endroit par le mage Vintras, 40 ans plus tôt, Pontmain a été mis en quelque sorte déjà en scène dans l'église du lieu par l'abbé Cousin etc Ces prêtres au sens mystique développé ont mis en œuvre une vision, par procuration, qui vient en quelque sorte confirmer leurs obsessions. Participent de ce courant les clercs du "Mouvement Sacerdotal Marial" (Manceau, Derouard, Curty, Raymond), ils renforcent ce sentiment en lui conférant une sorte de légitimité pastorale. on va même jusqu'à invoquer des contacts secrets au Vatican.
Ainsi, don Raymond développe le thème de l'Antéchrist dont le message de Dozulé préviendrait l'Eglise. S'ensuit un délire du type " les fumées de Satan sont entrées dans l'Eglise " i.e. le Sacré Collège est composé de Judas, la franc-maçonnerie ecclésiastique construit un faux Christ et une fausse Eglise etc...Il achève sur l'apologie de Don Gobbi désigné comme l'un des grands purificateurs.
Nous retrouvons sur le terrain la composition sociale observée dans les groupes porteurs du message de l'apparition lequel est relayé par des éditions particulières: Résiac, Hovine sont les plus connues:
masse importante de gens du peuple, à la foi simple et naïve, église multitudiniste qui ne trouvant sans doute dans les pratiques actuelles de lieu d'effusion symbolique par la mise en actes de rituels les engageant physiquement et émotionnellement, se relaient d'un pèlerinage à l'autres sur tous les sites d'apparitions,
aristocrates ou grands bourgeois, organisateurs ou diffuseurs des messages, encadrant la masse du troupeau, dans des buts divers: spirituels ou marchands,
clercs le plus souvent en rupture de bancs ou marginalisés dans leurs églises qui trouvent là un regain d'autorité sur une masse docile.
Selon un schéma trifonctionnel restauré:
Voyant(e)
Clerc(s). Organisateurs.
Viennent s'y ajouter, lorsqu'une régulation institutionnelle ecclésiale n'a pas été mise en place, de nouveaux leaders, désormais en lutte ouverte avec la catégorie précédente, les gourous, ou "maîtres spirituels" plus ou moins charismatiques, réellement attirés par la notoriété de phénomènes qu'ils n'hésitent pas à récupérer pour en tirer partie.
Nous avons observé dans plusieurs cas des phénomènes de substitution de leaders tout à fait remarquables (ainsi le conflit entre l'abbé l'H. et Gérard Cordonnier sur le site de Dozulé en pleine période d'émission du message). Alors que d'anciennes figures, qui procuraient un sentiment de confiance aux fidèles, tendent à disparaître pour des questions liées à la démographie générale et aux nouvelles formes d'organisation sociale et ecclésiale, de nouvelles apparaissent, occupant un terrain laissé à l'abandon.
- Sociétés: les mythes et légendes occupent une grande place dans la constitution des archétypes à l'oeuvre, dans l'élaboration de croyances particulières; les régimes de l'Imaginaire survalorisés sont ici lumineux et ascensionnels et baignent dans une culture religieuse naïve et populaire. S'y définissent de nouvelles coutumes, un rapport au sacré qui vise à l'efficacité immédiate par prescriptions.
En phase de réception, de nouvelles organisatios religieuses s'établissent qui prolongent la diffusion des messages, associations, groupe sectaires, congrégations régulières ou non. Nous observons, ainsi, dans plusieurs cas, des conjonctions étonnantes entre les thèmes du New Age et les messages des Apparitions, les lieux de pèlerinage devenant désormais de véritables melting-pots ésotérico-mystiques. Une parole chassant l'autre, les nouvelles communautés, fondées sur la proximité et l'émotion partagée de l'effusion mystique, prennent le relais des anciennes communautés villageoises en voie de désintégration rapide. A notre époque, il faut cependant dire qu'ils 'agit plus d'une tendance observable que d'un fait de masse, la majorité des pélerins de ces sites restant et se proclamant dans une attitude favorable à l'église catholique même s'ils divergent d'appréciation quant aux sites concernés, leur pratique diférent en fait peu de celle des paroissiens de nos villages ni des pélerins des grands sites de pélerinages.
La comparaison des sites étudiés dans le cadre de notre enquête (1993-1998) nous a permis de mettre en évidence un environnement socio-historique favorable débouchant sur des positions politiques singulières. Il y a, d'un point de vue historique, concentration des phénomènes d'apparition en temps de crise ou de rupture sociale et particulièrement aux périodes troublées du dernier quart du XIXème siècle et du XXème siècle, périodes de guerre ou de troubles sociaux:
1871: Pontmain, guerre de 1870, arrivée des Prussiens,
1876: Pellevoisin: gouvernement Mac Mahon,
1896-1901: Tilly sur Seulles: lois laïques, période anticléricale,
1938: Kerizinen, St Pierre la Cour: montée du nazisme,
1947: L'Isle Bouchard: grèves, atmosphère de guerre civile, mort de Leclerc..
1971-78 à Dozulé: période post 68, grèves, exode rural, mutations locales sociales, administratives et de l'espace rural.,
Le phénomène "apparition" semble être influencé par une double conjonction:
- un effet fin de siècle, qui s'illustre à Tilly sur Seulles et maintenant à Dozulé et qui se trouve renforcé par l'intérêt que porteront aux personnages compromis les écrivains dits de la décadence (Huysmans en particulier),
un effet de rupture du lien social soit du à des facteurs externes: guerre, mutations brusques; effervescence, soit à des facteurs internes aux groupes étudiés (repli sur les valeurs, régressions infantiles, crainte de l'inconnu ou du nouveau, de la modernité).
Ceci est confirmé par les thèmes généraux relevés dans le discours des voyants:
récurrence du thème de la déréliction générale devant la montée du communisme ou de l'anticléricalisme (période de lutte de l'Eglise et de l'Etat),
annonce de catastrophes en châtiment de l'incurie des gouvernants ou des églises, (incendie de Paris, Grande Tribulation, Apocalypse proche, Fin du monde imminente...),
crise de l'Eglise catholique, schisme prévisible, dénonciation de la trahison des clercs qui seront punis s'ils ne prennent pas la peine de prier pour la France, de rétablir des cultes particuliers dictés par les messages, (culte marial, scapulaire, rosaire...), de rétablir la Gloire de Dieu en la publiant, de mettre en œuvre des actions symboliques: érection d'une croix géante, d'une basilique, d'une grotte, creusement d'un bassin ou aménagement d'une source découverte selon les indications du message, ces divers rites s'exerçant sur un topos largement préétabli.
Certains proposent même des solutions politiques lesquelles vont d'ailleurs la plupart du temps dans le même sens: restauration nationale avec le concours du grand Monarque seul capable de rétablir l'ordre et de soumettre le social aux impératifs dictés. Le mouvement apparitionnel se situe plutôt en termes de clientèle du côté d'une droite légitimiste et traditionaliste si ce n'est réactionnaire: "ce sont les fils de Voltaire qui ont conduit la France à la catastrophe et ce sont les fils des croisés qui pourront la ramener à ses anciennes gloires", proposant la réunification de l'Eglise et de l'Etat et voyant dans le laïcisme le responsable des maux que traverse notre société.
Ainsi, une de nos interlocutrices, à Kerizinen, en Avril 1996, insiste sur le lien entre les sites d'Apparitions comme porteurs de messages issus "du sol de la France éternelle qui prophétisent le retour de la monarchie française dans un temps où tout le monde est désorienté".
- objets:
L'imaginaire des objets liés aux apparitions et qui viennent en souligner le sens est lié au ciel, à la Lumière. Les phénomènes lumineux présents dans la totalité des sites étudiés inscrivent en effet ces visions dans une problématique lumino ascensionnelle qui met curieusement l'accent sur la question du désir. Cette mise en images fortement marquée par un isotopisme céleste renvoie, de fait, implicitement aux origines mêmes du mot désir, lequel, si l'on en croît l'étymologie, trouve sa signification dans la racine indo-européenne SIDUS-SIDERIS qui désigne l'étoile d'une constellation. Le verbe DE-SIDERARE (désirer) marquerait ainsi le regret de ce qu'on cesse de voir, dont on regrette la disparition et, par extension, désignerait tout ce que l'on a eu en commun et qui fait désormais défaut. Ainsi Cicéron écrivait, dans Les Tusculanes "me desiderium tenet urbis" (je suis impatient de revoir la ville) et dans Les Lettres "Valete, mea desideria" qu'on peut traduire par "adieu, chers objets de mes regrets".
Par extension, desiderare désigne aussi la recherche, l'étude d'une question, ou encore la prière, et l'on voit poindre ici le déplacement, par transfert, la sublimation, de l'objet du désir. La référence aux nuées, aux cieux, aux astres nous convoque donc à poser ainsi une interprétation qui:
- trouve son origine dans le manque, la privation, la séparation, le regret, (vocations contrariées chez plusieurs voyants, société rurale en mutation rapide, et donc sentiment de perte de repères stables pour les groupes sociaux concernés, absence d'êtres chers du fait de la guerre (Pontmain) etc.
- se traduit par la demande, l'expression du besoin, la recherche, la prière, le sentiment d'une exigence de réparation.
Derrière cette expression on voit bien se profiler les manques les plus primitifs dont rendent compte les mythes de l'Age d'Or, de la Quête (et en particulier de celle du Graal, la coupe de la féminité ou de la mystique la plus absolue), de l'Etoile retrouvée ou inaccessible, de l'Eternel Retour ou encore de la Déesse-Mère des origines: Astarté, Ishtar, Inanna, Isis, Héra, Eve, ou Mélusine.
Ceci permet de comprendre le second tropisme de la mise en scène apparitionnelle où l'on voit les schèmes lumineux et ascensionnels être relayés pour effectuer un passage vers les voyants et les destinataires du message par des femmes (majoritaires dans les sites étudiés, tant du côté de l'Apparition elle-même que dans les transmetteurs) avec leurs adjuvants matriciels: eau guérisseuse, grotte, fontaine, et leurs réalisations sociales, telle la figure de la Sainte Famille comme protectrice.
Quant à la rose également citée, elle est le "symbole de la renaissance spirituelle sous les auspices de l'Amour divin", ce qui renvoie au même univers.
Les communautés locales formées à l'occasion des Apparitions sont ainsi des substituts de la Famille idéale, thème exploité de façon éhontée à Dozulé par une secte connue sous le nom de "Famille de Nazareth".
L'apparition: un espace-temps de communion voué au sensible.
L'interrogation des sens sollicités par les voyant(e)s est également riche d'enseignements:
Dans 8 sites la vision est sollicitée, ce qui est conforme aux remarques précédentes sur la survalorisation du régime lumineux, alors que l'odorat n'est sollicité que dans 2 cas. L'audition est citée dans 7 cas et le toucher se situe en troisième position d'occurrence (6).
Nous sommes dans un contexte où l'expression d'une sensibilité on pourrait presque même dire d'une "sensualité" populaire est liée aux phénomènes comme elle le restera de nos jours dans les pèlerinages qui se développent sur les sites étudiés. Ceci vient renforcer le sentiment collectif qui a tendance à penser que le rapport au divin est également de l'ordre corporel, et tend à désintellectualiser le culte rendu aux personnages sacrés à l'inverse d'une église qu'on perçoit peut-être comme trop distante des préoccupations quasi charnelles en tout cas prosaïques des fidèles.
Nous retrouvons bien ici, dans la fusion des images apparitionnelles, cette manifestation du "corporéisme spirituel" décrite par Michel Maffesoli et dans laquelle il voit l'amorce d'une nouvelle culture.
Ceci permet de comprendre pourquoi les sites sauvages actuellement ouverts au publics sont fréquentés notamment mais pas exclusivement par des pèlerins d'origine antillaise, méditerranéenne, plus habitués aux épanchements et à des modes de prière engageant plus généralement le physique que les cultes officiels. Aux antipodes d'une liturgie apollinienne, réglée et mesurée, Dionysos revit ici comme adjuvant d'une recherche de l'extase, patente chez les voyant(e)s et recherchée chez des pèlerins adonnés aux arcanes d'une topique de l'amour divin vécu sur le mode paroxystique.
Si, dans l'esprit d'un certain nombre, l'organisation des cultes petits bourgeois de nos villes et de nos cités semblent avoir vidé les lieux de célébration officiels de leurs occupants dans une société en panne de religieux, la médiation physique proposée sur les lieux des apparitions rend à nouveau possible l'irruption éprouvée du divin dans l'effervescence de rituels populaires qui restaurent de plus pour chacun le sentiment d'un Tragique éprouvé.
Il n'est pas exempt, pour ces fidèles des sites d'apparitions, comme il l'étaient sans doute pour les récepteurs du message, d'une infantilisation des pratiques débarrassant les pèlerins de leur souci d'intégration sociale dans un espace-temps situé résolument en dehors de la société réelle dans une ivresse qui tend à restaurer, en la christianisant probablement à l'insu des acteurs, le vertige collectif des danses sabbatiques.
Les acteurs des apparitions: esquisse d'une typologie.
Ceci est canalisé (ou exploité) de trois façons repérées:
religieusement,
- soit directement par l'Eglise catholique elle-même, officiellement (Ste Anne d'Auray, Pontmain, pour notre champ d'étude...),
- soit indirectement par la même (processus de régulation type Pellevoisin où une communauté de dominicaines installée sur le site des apparitions et une association de pèlerins gardent le site dans le giron de l'Eglise sans que pourtant la réalité des apparitions à Estelle Faguette aie fait l'objet d'un acte de reconnaissance officiel,
- soit encore, cas de sites non reconnus, il s'agit d'associations catholiques formées de laïques appuyés sur des prêtres agissant en leur nom propre ou des groupements plus importants (Opus Dei, Mouvement Sacerdotal Marial...). Tout en se réclamant de l'Eglise, ils entretiennent un discours critique et favorisent les cultes sauvages sur les lieux d'apparitions, c'est le cas à Kerizinen, à Dozulé etc.
- soit encore par des congrégations non orthodoxes, dissidentes de l'Eglise elle-même et qui, sans avoir de caractère sectaire au sens d'emprise et d'attentat aux libertés individuelles, utilisent les sites pour leur propre recrutement (exemple du Monastère canonial Notre Dame des miséricordes de Verneuil).
commercialement,
- -soit par des "marchands du temple" qui utilisent les sites et le discours des voyants pour vendre brochures, insignes, voyages en bus, vidéos et cassettes audio dans un but d'enrichissement non proclamé mais réel. Ils deviennent très efficaces et organisés, souvent connectés entre eux et utilisent les moyens les plus modernes de diffusion (Internet).
- sectairement (ou néo-religieusement selon les nuances que l'on voudra bien apporter),
- -il s'agit de groupes d'individus déterminés, affichant sous des motifs pseudo religieux une soif de pouvoir sur les individus rendus d'autant plus dociles que le masque du pèlerinage au lieu des apparitions leur est proposé, et qui rendus vulnérables décrits par les processus psycho-sociaux étudiés supra, sont des proies d'autant faciles que leurs parcours de vie les ont fragilisés comme l'étude de correspondances liés à certains des sites étudiés nous l'a révélé.
Nous observons dans ces cas une diversité de figures depuis la secte fermée autour d'un gourou et qui n'hésite pas à employer la délation, l'intimidation et le discours de haine pour conserver son emprise jusqu'à des formes atténuées dérivant vers un associatif plus consensuel.
Dans tous ces cas, le rapport entretenu par les leaders à l'argent et au à sexe est un excellent analyseur des degrés de perversion individuelle et sociale. Les retombées sociales des Apparitions sur le milieu environnant peuvent être diverses: pèlerinages, constitution de sociétés civiles et immobilières pour par exemple construire une basilique dans les champs d'artichauts, groupes de pression sur les élus locaux, l'administration et les responsables ecclésiastiques, ou beaucoup plus informel, entretenant un mouvement souterrain de revendications ou de nouvelles propositions en matière de religiosité (New Age) à partir des mêmes sites.
Le lieu d'apparition est également parfois retombé ans une douce léthargie après avoir connu les foules enthousiastes (Tilly sur Seulles, St Pierre la Cour), d'autres se réveillent chaque année au moment de l'anniversaire de la première apparition, d'autres enfin, et bien entendu celles qui font l'objet d'un culte régulier, observent des affluences régulières (Pontmain: 350 000 pèlerins chaque année).
Mythe et apparitions.
Au-delà des comportement sociaux et socioculturels, les phénomènes d'apparition peuvent, dans les systèmes d'images mis en œuvre, être référés à la question des commencements.
Les apparitions inscrivent leur réalité dans un contexte qui se réfère à la question des origines du lieu ou du village, ainsi le tableau de leur localisation présente un intérêt mythologique (Dozulé, Pontmain, .La Frausdais) Historique (Dozulé, Tilly sur Seulles, L'Isle Bouchard, Pellevoisin, Kerizinen). Ces lieux de cultes, souvent anciens, sont dans trois cas, référés à des monuments ayant servi de lieux de culte à des religions antérieures au christianisme, deux sont liés à l'ocupation romaine. Nous sommes à chaque fois en présence d'un lieu marqué par ses origines qui participe de la légende locale.
Pour nous résumer et proposer un essai d'interprétation,
On peut estimer que le discours des voyants est une mise en forme socio-culturelle et symbolique:
- d'un système d'images venant activer pour le corps social la reconnaissance d'une rupture du lien social,
- d'un ensemble mythique qui réactivant des structures profondément enfouies dans la mémoire collective, travaille en creux les représentations contemporaines.
Notre temps reprend conscience de l'importance des images symboliques dans la vie mentale ou sociale. Les conduites humaines, les cadres sociaux (dont l'architecture, l'habitat, l'urbanisme), sont aussi organisées en fonction d'un imaginaire qui ne cesse de les habiter et dont l'analyse provoque l'émergence. Il distingue ainsi deux types d'images: celles qui se réfèrent à l'intime, à la profondeur, à la matière, à l'eau, et celles qui se situent dans l'expansion, dans la liberté, dans l'espace.
On le voit ici particulièrement dans les conduites que nous décrivons et dont le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elles ne se réfèrent pas à une rationalité positive.
Il n'empêche que dans les 362 sites d'apparitions mariales recensés en Europe de 1900 à nos jours, nous voyons, dépassant notre propre terrain d'études, les mêmes phénomènes reposant sur des systèmes d'images symboliques tout à fait convergents. Ceci peut se comprendre au moyen des réflexions développées par Gaston Bachelard et Gilbert Durand, celui-ci s'étayant souvent sur celui-là.
Gaston Bachelard a en effet développé une importante réflexion sur la constitution et la mobilité des images et esquissé les prémisses d'une véritable psychologie de l'imagination ordonnée selon lui à deux moments repérables:
celui de la perception d'images formées et fixées dans la conscience humaine, forces imaginantes qui creusent le fond de l'être, qui dans la nature en nous ou en dehors de nous veulent trouver dans l'être à la fois le primitif et l'éternel, qui dominent la saison et l'histoire. Elles produisent des germes où la forme est enfoncée dans une substance, où la forme est interne, nous en avons fait l'expérience et conduit l'observation sur les sites enquêtés,
celui de la mobilité d'images qui trouvent leur essor devant la nouveauté, animent l'imagination créatrice dans l'expression des langages qui leur prêtent vie. Dans la nature, en nous et loin de nous, elles produisent des fleurs.
Nous avons mis en rapport leur prolifération aux XIXème et XXème siècles avec les ruptures liées aux manifestations économiques, culturelles et sociales de la modernité, nous aurions d'ailleurs pu étendre la comparaison:
- dans l'espace, les apparitions de la Vierge à Lourdes à une jeune fille des plus pauvres, Bernadette Soubirous, sont difficilement séparables du contexte social de l'époque: la France vient de subir les effets de la crise économique de 1857, le pays connaît les mutations rapides entraînes par la création des chemins de fer et le développement du Libre Echange,
dans le temps: les apparitions de Ste Anne d'Auray (1624) surviennent après une grande épidémie de peste qui ravage les campagnes.
Les sites d'apparitions ne sont pas moins revisités par des promoteurs et organisateurs, certes animés par des motivations, on l'a vu, très diverses, mais également inventifs dans leurs propositions. Plus profondément, la fréquentation des sites d'apparition permet de voir surgir une nouvelle position du rapport entre corps et religion dont l'expression quasi sauvage ne laisse pas de surprendre les observateurs en même temps que les discours et comportements produits analysent les mutations de notre époque, l'apparition agissant comme révélateur d'un imaginaire social à l'œuvre.
Gilbert Durand, faisant la synthèse, en les reprenant, des propositions de Bachelard qu'il confronte aux apports de la psychanalyse, du structuralisme et des philosophes comme Kant ou Cassirer, ouvre les voies d'une réflexion sur l'Imaginaire qu'il présente comme un dynamisme équilibrant entre plusieurs réseaux de forces antagonistes: les régimes diurne et nocturne des images et les dominantes physiologiques qui déterminent les schèmes de nos fonctionnements mentaux et sociaux entre les gestes de l'érection, de l'avalage et l'obsession profonde et universelle du rythme.. Il isole sur cette base des structures anthropologiques de l'Imaginaire en trois grandes classes: héroïques, dramatiques et mystiques. C'est lui qui introduit la notion de trajet: anthropologique les forces de l'imaginaire dans leur confrontation à la réalité sociale, pour accéder au statut de symbole, doivent faire la part de ce qui ressort des intimations du milieu et de ce qui relève des pulsions bio-psycho-affectives.
Nous voyons, à l'examen des sites d'apparition et des discours des voyants, que ces phénomènes s'inscrivent tout à fait à l'entrecroisement des désirs des sujets et des conditions produites par un environnement en mutation. Reste à mieux situer la forte prégnance mythologique présente dans ce domaine. Nous devons reconnaître qu'au milieu de la question religieuse, est toujours située l'Apparition et ce quelle que soit la religion considérée.
Pour ne prendre que les trois religions monothéistes, leurs récits fondateurs sont liés à des situations d'apparition: apparition de l'Ange de Yahvé à Abraham et Moïse, apparition de l'ange Gabriel à Mohamed, apparition du même à la Vierge Marie lors de l'Annonciation. Il s'agit donc bien lors des apparitions de la mise en scène d'un mythe fondateur.
La prolifération des sites d'apparition et l'écho qu'ils suscitent signifie-t-il un réel besoin de renouer avec la question des origines que les institutions actuelles ne combleraient plus? Nous laissons cette question à l'appréciation des théologiens et philosophes, la socio-anthropologie se borne quant à elle à des constats, tel celui formulé par Edgar Morin, de la présence occulte du mythe au coeur de notre monde contemporain et ce malgré l'opposition soigneusement entretenue entre les pensées rationnelle et mythique, entre science et religion.
"Il a fallu, écrit-il, l'élargissement et l'autocritique de la pensée critique pour que celle-ci s'interroge sur l'universalité, le sens et la profondeur de la pensée mythologique". Parmi les fonctions du symbole, dans lequel il voit en particulier la concentration d'un coagulum de sens, soit "une constellation de significations et de représentations liées symboliquement par contiguïté, analogie, imbrication", il développe celle qui concerne la communauté . On l'a vu les Apparitions, encore de nos jours, sont fondatrices ou refondatrices de communautés guettées par l'éclatement, même si celles-ci revêtent, dans leur évolution, des figures tribales, voire sectaires.
De fait, entre l'imaginaire social, magma, réservoir de significations qui se proposent à l'émergence de la vie sociale et les contraintes rationnelles-réelles de l'organisation, le mythique relève du symbolique, dont il est "une succession organisée en récit"(G. Durand), il constitue, comme objet d'études, ce que Jean-Marie Brohm et Louis-Vincent Thomas ont appelé une transversalité laquelle est "interrogation permanente et questionnement infini", soit, "le refus des cloisonnements des disciplines, des champs, des objets, des méthodes, l'attention accordée aux totalités mouvantes (Garfinkel), aux praxis-processus (Sartre), aux mondes cachés (Bachelard), la compréhension de l'unité signifiante de tout fait social qui est prioritairement une donnée existentielle avec ses finalités, ses enjeux anthropologiques, ses conflits."
Il peut donc sembler légitime, sur notre objet d'étude, de nous interroger sur la fonction sociale du mythe à la fois garant de notre relation à ce qu'on a pu appeler l'arkhé (la référence aux origines des lieux et thèmes des discours recueillis) et comme force productrice de sens au coeur du construit social (l'effervescence constatée).
d'abord parce qu'en tant que réalité touchant l'humain, comme nous le rappellent tous les grands textes fondateurs, des antiques à la psychanalyse, le mythe est l'objet d'une réflexion légitime, rien n'étant "indigne d'être objet de science", ceci implique et la liberté de penser et le refus de tout monopole théorique et doctrinal,
ensuite, parce qu'exerçant une domination manifeste sur la rationalité de nos systèmes politiques", le mythe plonge au plus profond de l'évolution humaine .
De fait, "l'histoire contemporaine, tout en dissolvant les anciennes mythologies, en secrète de nouvelles et régénère de façon proprement moderne la pensée symbolique / mythologique / magique laquelle s'est introduite dans la pensée rationnelle au moment où celle-ci la chassait de l'univers.(...).C'est dans le mythe que l'on saisit le mieux, à vif, la collusion des postulations les plus secrètes, les plus virulentes du psychisme individuel et des pressions les plus impératives et les plus troublantes de l'existence sociale".
Ceci nous amène à réfléchir sur la présence du sacré au cœur du monde contemporain, Georges Dumézil et Gilbert Durand nous ont montré que dans les sociétés indo-européennes, le sacré se répartit entre trois fonctions:
sacerdotale,
guerrière,
productrice.
A ces trois fonctions correspondent, dans les sociétés, trois visages de la divinité qui se tenant en équilibre assurent l'équilibre symbolique de la société et du monde, en lien étroit avec toutes les activités de la vie sociale.
Or, nos sociétés modernes, comme l'a montré Gilbert Durand, ont fait, dès le XIIIème siècle, le jeu de trois grands mythes devenus, moteurs du destin faustien de l'Occident:
- idéal de la science profane, séparée, objective, prééminence du fait,
- idéal de la liaison de l'être et de la valeur aux principes de l'histoire, prééminence de l'histoire,
idéal réciproque de la ségrégation du sacré et des valeurs culturelles en une caste, une classe ou une société donnée.
Cette démythologisation du monde sur fond de rationalisme et d'historicisme, renvoyant le domaine du sacré en dehors des activités humaines les plus liées à l'existence quotidienne, asservissant les pensées humaines à l'idéal d'une raison positive triomphante, n'a t-elle pas préparé le lit de ce retour formidable du refoulé que l'on peut voir se profiler dans les discours apparitionnels. Les thèmes que nous avons cités ne sont pas seulement l'effet d'une régression instituée, ils témoignent aussi d'une rupture plus fondamentale celle du rapport des humaines avec l'univers d'un divin qui leur échappe. A l'opposé du temps profane, celui de l'efficace, du technique, du rationnel, évolution sur laquelle André Leroi-Gourhan nous interroge: "que reste-t-il de l'homme au terme de la double évolution linéaire à laquelle il est soumis?", se trouve en effet réactivé le recours au temps sacré, celui de la périodicité et des recommencements liturgiques, lié aux cycles naturels.
Nous voyons ici, dans le rapport étroit entretenu par les phénomènes étudiés avec des sites naturels souvent de grande beauté une nostalgie de ce type .
Certes, nombre de comportements étudiés échappent à la raison, mais c'est sans doute pour prendre compte une surréalité, celle qui échappe à l'analyse objectivisante du monde réel pour prendre en compte la réalité dans sa totalité, soit une rationalité ouverte et plurielle comme le sont les divinités indo-européennes, et il n'est pas insignifiant que resurgissent justement là des figures de la divinité que des cadres positifs nous avaient fait perdre.
Les lieux d'apparitions, au cours de notre enquête, s'ils nous ont fascinés, c'est peut-être moins par ce qu'ils révélaient de dysfonctionnements institutionnels ou dans l'émergence des nouvelles figures de la socialité contemporaine que dans cette ambiance "érotique" au sens où l'entend Maffesoli, laquelle implique pour lui un vaste processus de correspondances, une organicité des choses et des gens. Le parcours que nous avons accompli, sur les lieux d'apparitions visités, nous l'avons conduit ans une perspective multiréférentielle, le phénomène Apparition constituant une transversalité interrogeant le réel dans sa totalité et dans ses divers niveaux de sens.
Phénomène marginal aux situations religieuses dont rendent compte nombre d'études contemporaines, les Apparitions, en raison même de cette position carrefour au confluent du psychologique, du culturel, du social et du mythique nous a sans doute fait progresser dans la connaissance de nos surgissements. Il nous a rendus modestes dans une approche dont nous avons bien vu que les méthodologies des sciences humaines, sociales, voire théologiques, pour le peu que nous y avons eu à faire, si elles pouvaient contribuer à poser des questions, éprouvaient des difficultés à apporter des réponses dans un domaine chargé de la question du sens. Mais notre propos était moins la reconnaissance de la vérité que la découverte des vérités qui agissent nos interlocuteurs et les témoins des Apparitions.
Nous avons souhaité, de ce fait, laisser en dernière analyse la parole au mythologue dont Jean-Charles Pichon nous apprend qu'il est le seul à savoir que "la raison humaine n'est pas le seul facteur en cause, que des structures, des idées, des noms de Dieu... apparaissent à des époques
déterminées qui n'interviennent pas à proprement parler dans les affaires humaines, mais dont la présence ou l'absence ne peuvent pas ne pas influencer les hommes, comme les influencent effectivement les nombres, les couleurs, les sons, les principes, les idées, les personnalités entre autres structures qui continuent de surgir-dans le Possible - et de s'éterniser -dans la Durée...".
Georges Bertin.
Notes.
Collectif sous la direction de Bertin Georges. Apparitions, essai d'anthropologie, Declée de Brouwer (à paraître).
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ibidem, p.96.
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