Pontmain, la Vierge dans les étoiles. 

 

 

Pontmain, la Vierge dans les étoiles.

 

 

"Il y a des forces structurantes communes à l'Imaginaire profane des saisons, des nuits et des jours et à l'Imaginal des visions révélées". Durand G. La Foi du Cordonnier, Paris, Denoël, 1984, p.75.

 

 

Aux marches de la Normandie et du Petit Maine, dans la paroisse de Pontmain, (Mayenne), le 17 Janvier 1871, de 17 heures 30 à 20 heures 30, la Vierge Marie apparaissait à 6 enfants de 4 à 12 ans: Eugéne et Joseph Barbedette,(12 et 10 ans), Frannçoise Richet (11 ans), Jeanne Le Bossé (9 ans, celle-ci se rétractera), Eugéne Friteau (6 ans et demi) et Auguste Avice (4 ans).

 

Autour de cette apparition, s'est développé un culte et un pélerinage qui voit encore aujourd'hui prés de 250000 pélerins fréquenter, chaque année, la basilique de Pontmain.

 

Le but de cet article consiste à attirer l'attention sur quelques éléments d'analyse qui nous paraissent avoir été quelque peu négligés par les travaux érudits qui se sont penchés sur ce phénoméne.

 

L'étude de cette apparition qui ressortit incontestablement d'une sociologie du sacré, telle que la définissait le Collége de Sociologie, soit "l'étude de l'existence sociale dans toutes ses manifestations où se fait jour la présence active du sacré"([1]), ne peut, nous semble-t-il, manquer de prendre en compte les catégories de l'Imaginaire, qui sont ici prépondérantes et notamment celle d'un Imaginaire nocturne-astral d'aillleurs déjà implicite du fait des circonstances mêmes de l'apparition comme dans le titre de plusieurs ouvrages consacrés à l'événement.([2]).

 

Nous étudierons les circonstances de l'apparition, les signes astraux qui l'entourent, nous les mettrons ensuite en rapport avec l'Imaginaire local en esquissant une interprétation symbolique de ce phénoméne.

 

Les circonstances de l'apparition [3].

 

 

1 - le 18 Janvier 1871, Eugéne Barbedette 12 ans, qui travaillait dans une grange sise au centre du bourg de Pontmain([4]), sort de la grange et dirige ses regards vers le ciel, tout parsemé d'étoiles brillantes comme aux belles soirées d'hiver. Les étoiles, raconte-t-il dans ses mémoires, lui paraissaient encore plus nombreuses et brillantes que les autres jours. Tout à coup, arrêtant ses yeux vers la maison Guidecocq en face de la grange, il aperçoit au dessus et en arrière de cette maison, une Belle dame s'inscrivant au centre d'un triangle d'étoiles. Sur sa robe d'un bleu trés foncé étaient parsemées sans ordre aucun, des étoiles d'or à cinq pointes trés régulières, de même grandeur. Elles étaient peu nombreuses et brillaient sans cependant émettre aucun rayon.

 

C'est la première phase de l'apparition,

 

2 - ensuite, un cadre ovale également bleu se dessine autour de la dame, formant mandorle tandis que quatre bougies l'encadrent deux à la hauteur des épaules, deux à celle des genoux,

3 - puis, troisiéme phase, elle "tombe en humilité", sa taille ayant grandi de moitié et le cadre ovale avec elle, les étoiles dont le nombre est évalué par les voyants à 40 semblent s'écarter et venir se grouper deux par deux aux pieds de la dame tandis que celles de la robe semblent se multiplier illuminant le bleu sombre de la robe. "Cà s'tape sur sa robe, c'est comme une fourmilière, elle est bientôt toute dorée". Les voyants dans cete phase distinguent les étoiles du temps (les Constellations) et celles de la robe. Enfin, une petite croix rouge apparaît sur le coeur de la dame.

4- "V'là cor de qué qui s'fait", v'là un bâton" c'est une banderole où vont s'inscrire lentement, les uns aprés les autres, les mots du message "Mais priez mes enfants, Dieu vous exaucera en peu de temps([5]), mon fils se laisse toucher". Un point resplendissant clôt la ligne, tandis qu'une grande croix rouge portant un christ sanglant apparaît dans les mains de la Vierge. Ce crucifix est surmontée d'un écriteau blanc portant les mots: "Jésus Christ".

 

La Vierge rit tandis qu'une étoile passe lentement d'une bougie à l'autre et les allume à son passage. Le curé fait chanter le cantique "mon doux Jésus".

 

"Dés le commencement du cantique, une des étoiles que nous avions vues se ranger au dessous des pieds de la sainte Vierge se remit en mouvement, et, entrant dans l'ovale, vint allumer la bougie qui se trouvait à la hauteur du genou gauche, puis celle qui se trouvait prés del'épaule gauche, passa au dessus de al tête de la Sainte Vierge, tout en restant à l'intérieur de l'ovale, alluma la bougie qui se trouvait à la hauteur de genou droit et celle de l'épaule droite." (Barbedette).

 

Enfin, passant au dessus de la tête de la Vierge, elle sortit de l'ovale et s'arrêta au dessous de l'étoile du triangle.les 4 bougies restérent allumées jusqu'à la fin de l'apparition.

En même temps, deux petites croix blanches de 12 à 15 centimétres de haut et sans Christ parurent, plantées debout, sur chaque épaule de la Vierge dont la tête était ainsi en quelque sorte encadrée entre deux croix.

5- Le Crucifix rouge disparaît pour laisser la place à deux petites croix blanches qui se placent chacune sur une des épaules de la Vierge.

La Vierge reprend alors la pose initiale (qui est également celle de la médaille miraculeuse de N.D. de la rue du Bac([6]) et un voile blanc ou brumeux monte lentement recouvrant l'apparition qu'il cache progressivement "commme si elle était entrée dans une pouche([7]).

 

L'étoile, les 4 bougies et le cadre bleu disparaissent également. Il est 21 heures.

 

Signes astraux:

 

 

Signes antécédents:

 

- dans la nuit du 11 au 12 Janvier précédent, un signe atmosphérique particulier (une aurore boréale) envahit le ciel. les témoins racontent:

 

" tout le ciel, depuis l'horizon à l'Ouest jusqu'au zénith était lumineux comme embrasé par un immense et merveilleux incendie, un nuage blanchâtre, frappé de rouge, glissa lentement...il affectait tantôt la forme d'un vaisseau aux mâts multiples, tantôt celle d'une cathédrale ».

 

"C'est un signe des temps, dit César Barbedette à ses enfants, signe de nouveaux malheurs sans doute".

 

Et puis, ce 17 Janvier à midi, la terre avait tremblé.

 

 

Signes concommittants:

 

La neige et le verglas couvraient le ciel, la nuit était pure, la température trés rigoureuse. Orion, la Grande Ourse, Cassiopée et les belles constellations des nuits de gel avaient chaviré, décrivant un grand arc sur les maisons du village et sur les arbres givrés. mais trois étoiles qui n'étaient pas les étoiles du temps étaient demeurées à la même place, étrangement fixes, au dessus du toit des Guidecocq[8].

 

 

Les étoiles:

 

Lorsque Joseph Barbedette raconte, il distingue:

 

a) les 3 grandes étoiles formant le triangle au milieu duquel était la tête de la Sainte Vierge, tout le monde les a vues. L'auteur note: "elle devait être à cette heure dans la Grande Ourse, cependant les étoiles A B Y de cette constellation ne font pas triangle". De plus enfants et parents ont affirmé que le lendemain ces 3 étoiles n'y étaient plus.

 

b) "les étoiles de la robe, à 5 points (pentagone étoilé inscrit dans un cercle de 4 à 5 centimétres de diamètre) que nous seuls avons vues".

 

c) "les étoiles du temps, étoiles ordinaires que tous les assistants voyaient toujours à la même place",

 

d) "les étoiles qui nous paraissaient ordinaires et que nous avons vues venir se grouper au-dessus des pieds de la sainte Vierge".

 

Qu'étaient ces étoiles? "Elles nous paraissaient semblables aux étoiles du firmament. Je ne saurais dire cependant si elles en étaient; car nous les aurions vues, nous quatre, subir un mouvement et se grouper à une place particulière, tandis que les assistants les auraient vues à leur place ordinaire."

 

Et le témoin en décrit le mouvement apparent:

 

"LEtoile du triangle qui se trouvait au dessus de sa tête s'était aussi élevée progressivement dans le ciel. Tandis que l'apparition grandisssait de la sorte (au moment où soeur Emmanuel commence à dire le chapelet, phase 3), les étoiles se multipliaient merveilleusement".

 

"Nous les voyions paraître à quelques centimétres de la robe et s'y coller aussitôt tantôt en haut, tantôt en bas, d'une manière irrégulière et comme jetée au hasard".

 

"C'est une fourmilière, disions-nous, y en a t'y, y en a t'y! elle est presque toute dorée."

 

Enfin, les étoiles du temps (c'est à dire les étoiles du ciel autres que celles du triangle, et qui nous paraissaient être des étoiles ordinaires), ces étoiles, dis-je, à mesure qu'elles allaient être cachées à nos regards par la Belle Dame qui grandissait, se rangeaient de côté pour la laisser passer, puis descendaient le long de son corps et venaient se grouper au dessous de ses pieds, en dehors du cercle bleu. A la fin, il y en avait une quarantaine...

 

La Dame appartient elle même, semble-t-il à l'univers stellaire: "sur sa robe, ( d'un bleu trés foncé), étaient parsemées sans ordre aucun, des étoiles d'or à cinq pointes trés régulières, de même grandeur. Elles étaient peu nombreuses et brillaient sans cependant émettre aucun rayon."

 

La lueur visible dans le ciel de Pontmain ce soir là (17 01) ne passe pas inaperçue de l'entourage, elle est visible:

 

-  à Montaudin (10 kms),

 

- à Laval où 4 personnes qui avaient déposé dans la journée un voeu à Notre Dame auprés de l'évêque du lieu pour que cesse l'invasion prussienne voient, dans la direction de Pontmain, un ciel d'un scintillement extraordinaire,

 

- à Saint René la Cour (40 kms) où un jeune domestique de ferme, illettré, aperçoit dans le ciel "une belle dame avec de l'écrit sous ses pieds",

 

- à Saint Mars la Futaie et à Saint Ellier, paroisses voisines où des habitants sont saisis par "une lueur au dessus de Pontmain", et notamment par l'éclat de 3 étoiles trés grandes posées en triangle.

 

- à Pontmain même, tous ont vu les 3 étoiles formant un triangle parfait s'écarter (pour livrer passage à la Vierge). Le lendemain, on scruta le ciel au dessus du toit des Guidecocq, les trois étoiles n'y étaient plus et n'y furent plus jamais.

 

A l'heure et au jour de l'apparition, les spécialistes (Paul Verdier) s'accordent pour dire que dans cette direction apparaît la Grande Ourse et, légérement plus bas, dans le ciel, la chevelure de Bérénice, attribut important de la Vierge à la Belle Chevelure, dans le mythe.

 

"Généralement cette déesse là se peigne les cheveux d'or comme le fait la Loreleï allemande".(Verdier).

 

Ces étoiles son ordinairement invisibles à l'oeil nu et leur nombre extraordinaire fut remarqué dans toute la contrée soit environ quarante sous les pieds de la Vierge.

 

 

Imaginaire local:

 

Le blason de la chatellenie de Pontmain ou Pont Méen (XIVéme siécle), retrouvé sur 13/11/05grand M lui même au centre d'un triangle pointe en haut tandis que trois étoiles disposées en triangle point en haut l'entourent formant, avec le premier, la figure du sceau de Salomon.

 

L'abbbé Guérin, curé du village, avait largement développé le culte de la Vierge en réfèrence à des légendes locales qui mettaient l'accent sur la puissance de cette petite seigneurerie de marches et annoncaient l'espérance de la Résurrection. Notamment il avait généralisé la pose d'une statuette de la Vierge sur toutes les maisons du village, certaines sont encore visibles aujourd'hui et décoré la voûte de l'église en la chargeant d'étoiles.

 

Un culte de la Vierge est ancien à Pontmain où l'on vénérait Notre Dame de Pontaubrée dont les prévots portaient d'or à la croix de sinople. Relevée de ses ruines en 980 par Osmond de Goué, on pouvait voir prés de la chapelle, trois croix de grandeurs trés inégales.

 

"Sur le chemin de Saint Michel au Mans,

sous troix croix, trois barricots d'argent" dit le proverbe.

 

Puis les pélerins se rendaient à Evron pour vénérer Notre Dame d'Ausnières où se trouvait une relique de la Vierge rapportée en 648. On y venait en procession. En 1870, il y avait 50 ans que l'on n'y avait pas vu de processions de paroisses étrangéres. Les pélerins se pressaient nombreux les jours des fêtes de la Vierge et en particulier à l'Assomption.

 

En 1870, suite à une grande sécheresse aggravée encore par la guerre et l'épidémie, les paroisses de Landivy, Saint Ellier, et Pontmain s'y rendirent, on attribua à la Vierge la protection des récoltes malgré la sécheresse persistante.

 

Dans les derniers jours de 1870, on fit à Pontaubrée, messes et neuvaines , de même la guerre finie, on y revint en actions de grâce[9].

 

Pontmain était ainsi un trés ancien lieu de pélerinage, les Bretons et les Normands y traversaient le Maine en se rendant en pélerinage à Saint Martin de Tours, à Ste Catherine de Fierbois, à ND de Chartres, à ND de Behuard, à Rome, à St Jacques en Galice. Les lieux dits Pont Perrin, Pelerine, chemin de Cocaigne en rappellent le souvenir.

 

En amont, les chroniqueurs évoquent des cultes druidiques particulièrement vivants dans cette région qui compte force mégalithes.

 

Ces sites forestiers, désolés et sauvages, attirèrent dés le Haut Moyen Age de pieux solitaires tel Saint Berthevin, né à l'Orberie, prés de saint Hilaire du Harcouêt, dont la "chaire " domine le Vicoin et plus tard, Guillaume Firmat, moine t ermmite à la fin du XIéme siècle.

 

La construction d'Abbayes à Fougères, Fougerolles du Plessis, Saint Mars la Futaie, La Celle en Luitré, Savigny, Saint Fraimbault de Prières, contribuèrent également à renforcer, pour des siècles, l'Imaginaire religieux local, faisant de cette région, traversée par plusieurs chemins de pélerinages, un pays de "merveilles"[10].

 

En conclusion, nous pouvons affirmer, sur la base de ces premières observations, que l'apparition de Pontmain vinet construire une réalité symbolique à trois niveaux:

 

1) l'apparition condense des significations présentes dans l'Imaginaire du lieu comme lieu de passage, comme étant lié au culte de la Vierge et comme lieu où l'on attend quelque chose, une révélation, imaginaire réactivé, à l'époque par l'activité prosélyte de l'abbé Guérin.

 

2) les schèmes imaginaux véhiculés par l'apparition viennent s'inscrire en contrepoint d'un Imaginaire du Temps guerrier et dévastateur, opérant une euphémisation propre à remédier aux syndromes de l'angoisse collective, ceci étant marqué par l'ordre de recul de l'armée prussienne:

 

- aux éclats de la Guerre, aux échos des canons, à la fureur, s'oppose terme à terme la solitude de la campagne, son silence, la nuit étoilée du ciel, la lueur céleste descendant pour un nouveau pacte avec le divin, (nous sommes dans le contexte du « vœu de la France » consécutif aux ravages de la Guerre mais aussi de la Commune de Paris),

- à l'orgueil des hommes, s'oppose l'innocence des enfants, leur humilité connotée par l'attitude de la Mère de Dieu,

- à l'exacerbation de la force, la douceur de la Vierge Mère,

- au sang répandu sur champ de ruines, la martyr du Christ rédempteur (croix rouge),

 

3) le déclenchement des phénomènes est ainsi provoqué par des phénomènes astrophysiques inhabituels, (peut-être liés à d'anciennes mythologies), qui viennent actualiser une angoisse collective sur le sort des enfants de Pontmain, engagés dans le conflit (il est souligné que tous en reviendront) au moment de l'avance des prussiens.

L'événement de Pontmain "symbolise", actualise, réconcilie et articule un Imaginaire qui apparaît comme le recours suprème de la conscience collective de cette communauté qui tente de s'associer les forces célestes "pour dresser une espérance vivante contre le monde objectif de la mort"[11].

 

L'Apparition est ainsi opératoire à trois niveaux qu'elle met en correspondance, celui des personnes et de leur rapport mystique à la divinité, celui de la communauté et celui de la culture locale. Elle emprunte un « chemin obligé » l’apparition d’une constellation rarement observée et présnte dans le ciel de Pontamin ce soir là  « La Vierge à la Belle Chevelure » qui lui fournit un substrat naturel, l’imaginaire social religieux partagé par les enfants en étant le vecteur.

 

Face au cataclysme qui d'ailleurs préfigure toutes les aventures totalitaires du XXème siècle, elle affirme la nécessité d'un nouveau messianisme : "mon fils se laisse toucher, il vous exaucera en peu de temps", lequel déborde de nos jours très largement la sphère catholique traditionnelle (le charismatisme est très présent à Pontmain).

 

 

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